• En attendant la télépathie

    Les herbes folles qui poussent sans maîtres sur le bord des lèvres du poète, séduisent. Mélancolie d'une expression directe, sans frein, sans hésitation, sans assemblage obligé de ces fichus mots qui nous détournent et parfois nous entravent. Quelques revues de poésie cultivent clairement une méfiance à l'égard du travail sur le langage et je reconnais là une quête de liberté. Mais à quel prix...

     

     

     

     En attendant la télépathie

    'étant pas engagé à fond – mais un peu quand même - dans le courant de la poésie j'ai parcouru un certain nombre de revues, en ligne ou papier. Il me vient d'en dire quelques mots. Comme souvent c'est après une lecture inattendue, hasardeuse, après quelques rebonds sur la Toile, que m'est venu ce texte. Et comme souvent, pour ne pas dire toujours, il me paraît maintenant évident, sa trame du moins, puisque je suis encore en train de l'écrire,

     

     

     

    Il y a les revues « ordinaires ». Je ne veux pas dire mauvaises, mais qui font des efforts pour paraître sérieuse, subventionnables et présentables dans les salons où l'on proute en cœur. La revue que je reçois, dont je tairais le nom parce qu'elle est loin d'être la seule à avancer entre dénuement et ivresse, sans laque ni robe du soir.

     

     

     

    Je la lis comme je lirais un samizdat. La mise en page et la présentation, toujours un peu particulières, un peu brutes et impertinentes ne sont pas les déclencheurs de cette sensation, même si elles posent un préliminaire : ce qui compte dans ces pages, ce sont les textes, l'essence.

     

     

     

    Les textes, j'en ai lu un certain nombre, depuis quelques mois que je reçois la revue. Tout a maturé en moi, tandis que je peinais à apprivoiser certains, ou à retenir l'éclair d'évidence émanant d'autres.

     

    Ce qu'il m'en reste a fini par révéler clairement un parti-pris conscient, ou pas, du/de la revuiste. Une tentative que je peux exprimer par une image que m'a laissé un prof de linguistique parlant du dictionnaire comme de « la dernière tentative de retour vers le signifiant ».

     

    Voilà ce qui émane de ces exemplaires, de cette poésie que l'organisateur/trice veut « à l'os ».

     

    Comme une tentative pour remonter à la source au verbe fait chair, à la fin de la médiation du langage, comme si les mots n'avaient pas en eux-mêmes une force, une énergie, une influence sur la « poésie ».

     

     

     

    Tentative sans arrêt remise en chantier. Toujours la même envie de retrouver une pureté originelle. Dans cette veine, l'écriture « automatique » de Roussel, les collisions surréalistes,et autres. Tout se passe comme si les humains dans un temps très ancien, oublié, peut-être pré-hominien avaient connu et pratiqué la télépathie. Il y aurait eu perte de cette faculté, mais souvenir, cicatrice de son existence antérieure. Et la poésie, peut-être même l'écriture de fiction toute entière serait un rappel, un appel à cet échange sans médiation, sans filtre, sans barrière.

     

     

     

    Et pourtant le verbe, la langue, le style sont présents, inséparables de la parole. Nous ne naissons pas avec le langage, mais dans le langage. La télépathie, la traduction instantanée d'un ressenti n'est pas réellement imaginable, comme la lumière pour un aveugle de naissance. Au contraire, le langage nous impose le terrain et les limites de nos concepts, nous soumet à ses variations, ses figures que sont les assonances, les rimes et autres figures de style. Elles ont en commun de faire sens par le son, bien souvent, et la place qu'occupent physiquement les mots dans un poème. Et nous jouons, et nous nous appuyons là-dessus pour écrire.

     

     

     

    Pour s'en abstraire, il faudrait donc inventer la télépathie – si tant est qu'elle serait communication instantanée sans le filtre du langage et en même temps tout à fait claire, compréhensible. Ou alors inventer des mots plastiques, des mots qui changent suivant la chose/sensation de chacun. Le mot « table » ne dirait pas toute table, mais ma table à moi. Un autre aurait sa table à lui seul. Trouver ces mots, c'est toute l'ambition qui traverse la poésie.

     

     

     

    Le défi de l'altérité est double, en réalité. L'essentiellement différent s'appelle Autre, mais l'Autre c'est d'abord nous-mêmes. A chaque fois que nous faisons un vers émerge cette certitude. Quelque chose apparaît, en mots. Et fait sens, à notre perplexité, sinon à notre surprise. Les mots, la sensation en nous commande le poème.  Notre tache d'être conscient, de « je » est de rester ouvert à cela. Altérité dans le rapport à soi. « Je est un autre ». Nous sommes l'autre de nous-mêmes et les mots de la poésie servent aussi à nous (re)présenter ce que nous éprouvons, car cela est caché, et reste caché même, bien souvent, à lire entre les lignes. Il n'est pas certain, d'ailleurs, que l'auteur devant son poème achevé, lise la même chose que le lecteur extérieur. La reconnaissance est appréciable, mais le mystère également qui provoque une pluralité d’interprétations stimulantes.

     

     

     

    Au-delà nous affrontons aussi l'éloignement fatal de l'Autre. Le langage se veut pont vers lui, pour que deux humanités singulières se comprennent. Nous sommes toujours en train de traduire, finalement. Le langage est l'arme qui nous sauve, et nous tue en même temps. Il est aux côtés des gouffres, très vite hiérarchiques, qui s'ouvrent entre les uns et les autres. Naissance du Pouvoir.

     

    Le langage semble aujourd'hui donner toutes ses armes à ceux qui veulent leur singularité surplombante. Il demeure pourtant le moyen le plus disponible et sûr de dire « je suis là et je vois que tu es là, comme moi ». D'une manière qui exprime ensemble l'irréductible et le don. C'est ce qu'on reconnaît dans tout mot, toute phrase « sentie ».

     

    Voilà ce que cherche à capter, en permanence, les arrangeurs, les bricoleurs de la parole industrielle, et voilà pourquoi toute la surabondance de leurs constructions de sens, justement, conduit à une déperdition complète d'humanité. Parce que ce qu'ils font avec les mots n'est pas, ne peut être senti et re-senti.

     

     

     

    Ce que nous disons du monde comme de nous-mêmes est sacré. Il n'est pas indifférent que l'humanité se soit perdu symboliquement à l'édification de Babel. Babel n'est que le nom de l'hétéronomie parfaite. Chacun est sa loi, il n'y a plus de pont. S'il n'y a plus le pont des mots, l'humanité s'éparpille dans l'anomie. Fin de l'échange. La poésie commence où l'échange bute. Qu'il soit en nous-même, ou avec les autres. La transformation d'un « je » en « nous » n'est pas l'objectif central du poète, mais cette fusion, cette sublimation se produit, alors le poète et ses lecteurs perdent une part de singularité qui leur est rendue « au centuple » diraient les chrétiens, qui ont pour poésie la Bible.

     

     

     


  • Commentaires

    1
    HED
    Vendredi 11 Janvier à 09:12

    Je suis là et je vois que tu es là, comme moi

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