• Quelques questions à propos de l'art contemporain

     

    L'art contemporain est problématique pour beaucoup, et je me compte dans le lot. Le texte ci-dessous reprend les questions récurrentes que je me pose et tente d'y donner réponse. On trouvera donc, ici, un point de vue de spectateur des œuvres contemporaines. Le regard de l'artiste n'étant pas forcément le même...

     

     

    Quelques questions à propos de l'art contemporain

     

    Quelques questions à propos de l'art contemporainpartir d'un certain nombre de visites de centres, musées, expos d'art contemporain, se sont élaborées quelques interrogations relatives à cet art actuel, tant il apparaît difficile de ressentir, et encore moins de juger de ses propositions multiples par leurs supports ou leurs visées.

     

    Quelques interrogations me paraissent évidentes, du moins elles reviennent à moi régulièrement. A travers elles, je tenterai de donner ma(mon) (in)compréhension de cet art qu'on dit contemporain, - il s'étale entre 1945 et aujourd'hui -, avec l'appui d'un ouvrage de Marc Jimenez* écrit il y a quelques années, qui reflétait mes propres perplexités et, dans une moindre mesure, d'une compilation d'écrits du peintre Marcel Duchamp**

     

     

     


    Pourquoi faut-il autant d'explications sur les œuvres ?

     

     

     

    L'art contemporain n'imite pas, ou peu, le réel, ce qui supprime plus ou moins les points de comparaison sur lesquels notre esprit et notre regard s'accroche, repère du connu pour établir des sensations de similitude, agréables ou désagréables, et porter un jugement.

     

    Le problème est là. L'art d'aujourd'hui n'est pas, pour ce que j'en ai vu, immédiatement perceptible. D'autant plus qu'il s'ingénie à déborder les cadres, les règles, les valeurs et les habitudes du public. Un commentaire s’avérerait donc nécessaire pour que le public discerne bien l'oeuvre. Mais cette explication, si elle donne les intentions de l'artiste, pose plusieurs problèmes.

     

    Un, comment conserver l'immédiateté sensible qui est la demande commune face à une œuvre d'art ? Le texte introduit une distance, un rationnel qui informe mais ne touche pas.

     

    Deux, accepter qu'il y ait la médiation d'une explication ne revient-il pas à dire que l’œuvre est impuissante à livrer son « message » d'elle-même ? La puissance évocatrice est donc inhibée pour laisser place à un commentaire qui rend la cohérence de l’œuvre mais ne dit rien sur sa puissance, sa qualité intrinsèque d'artefact saisissant, au sens profondément attracteur par lui-même. Pour prendre une image qui expliquera mieux que ce propos pas forcément clair, un livre de recette donne-t-il l'odeur et la saveur d'un plat cuisiné ? Non.

     

    En même temps, l'art contemporain est la dernière mouture d'une activité millénaire et, comme la musique, se complexifie à mesure qu'elle apprend des précédentes formes, intègre réussites et erreurs des anciens, pour proposer des actes qui dépassent dialectiquement les propositions antérieures, que ce soit par plus de complexité, un retournement, un clin d'oeil, une ironie particulière, bref, les œuvres vont de l'avant, comme un artiste, un écrivain produit des travaux plus larges, plus riches qu'à ses débuts.

     

    Au risque de laisser le public derrière, malgré qu'il soit, en dernière analyse, le décideur ultime de la valeur d'une œuvre. C'est du moins ce que disait Duchamp, « En dernière analyse, l'artiste peut crier sur tous les toits qu'il a du génie, il devra attendre le verdict du spectateur... »

     

    Déjà privé de réponse à ses sensations directes, ce spectateur est confronté à une complexité qui demande un apprentissage dont il n'est peut-être ni capable, ni désireux, d'autant qu'il est frustré parce que l’œuvre ne lui parle pas directement. Il doit donc surmonter le commentaire et la sophistication pour entrer enfin dans l’œuvre. Je ne saurais dire s'il faut le faire, mais l'art contemporain me semble, en général, à ce prix. On ne s'étonnera pas qu'il laisse beaucoup de monde en dehors. D'autant que le critère sensible majeur pour la plupart est une question qui résume leur attente sensible, la question du beau.

     

     

     

     

     

    L'art contemporain est-il « beau » ?

     

     

     

    Au temps des grands anciens, au temps de la peinture figurative, il était relativement facile de dire si une œuvre était belle ou pas. Elle correspondait aux figures humaines ou paysagères qu'elle voulait représenter, ou pas. Si elle proposait des variations « minimales », - fauvisme, le pointillisme et autres décalages entre la vision ordinaire et la sensation de l'artiste -, le public pouvait encore décider, juger, valider ou pas une œuvre. Le beau avait un critère de base : correspondre à la sensation et la culture commune d'une population. On s'appuyait globalement sur l'évidence du réel. Etant entendu que ce réel était le réel partagé par une population donnée sur un territoire donné, celui qu'occupait les peintres et sculpteurs européens.

     

    Avec l'abolissement des frontières sont apparus d'autres réels, d'autres populations, d'autres valeurs, d'autres artistes et donc d'autres œuvres qu'on ne pouvait juger selon ces critères qu'on pensait universels. L'idée de beauté s'est à la fois élargie et dispersée. Elargie avec les multiples propositions d'oeuvres extra-européennes basée sur une nature différente, des corps, des postures, des rituels sociaux différents. Dispersée au sens où tout cela n'a pas été forcément intégré par nos esprits ancré dans un réel malgré tout dominant pour nous. La différence n'a pas été bien souvent ajoutée à nos perceptions, jugements comme une extension positive mais comme un facteur de brouillage, d'incompréhension. Le spectateur moyen des œuvres pouvait voir des œuvres venues d'Afrique ou d'extrême-orient sans que son idée de beauté les fasse correspondre, au point de les rejeter, parfois. Tout en étant sommé d'apprécier par les jugement des autorités de l'art, de la Culture, des médias. Ainsi son idée initiale, basée sur les œuvres de sa culture, de son territoire, de son réel, tremblaient et l'élargissement qu'on lui proposait ne se faisait pas.

     

    Nous sommes toujours dans la mondialisation. Ressentir et déclarer une œuvre « belle », à l'aune de cette dispersions des œuvres et de désorientation du jugement, semblent de plus en plus difficile.

     

    Il n'empêche, nous cherchons le fantôme de la beauté dans chaque œuvre ou installation, dispositif ou performance qui passe devant nos yeux. Nous trouvons parfois des fragments qui semblent familiers à nos perceptions hésitantes, à nos esprits en retard sur la permanente évolution des artistes et des œuvres, sur l'accélération de plus en plus forte du rythme des changements de mode, de validation, d’expositions, et nous osons dire à mi-voix à celui ou celle qui nous accompagne, « c'est beau, tu trouves pas ? », nous fiant toujours, finalement, à nos sensations, pour datées, subjectives et incertaines qu'elles soient.

     

     

    Les sensations sont-elles de bons juges ?

     

     

     

     

    Les sensations reposent sur le goût. Le goût est formé par les perceptions données par les sens et la culture artistique et autres de chacun. Les sensations peuvent nous souffler « j'aime » ou « j'aime pas ». Ça suffit, pour beaucoup de gens. Ils s’arrêtent, contemplent, ou s'éloignent. Si la sensation sert de jugement, chacun à la sienne. C'est ce que combat Marc Jimenez tout au long de son livre, cherchant à démontrer qu'il y a besoin de critères esthétiques pour fonder l'appréciation subjective. C'est pas faux. Sinon, n'importe toile, installation, performance, concept, peut être « beau », comme n'importe artefact produit industriellement par des machines-outils suffisamment élaborées.

     

    Selon Marc Jimenez, la sensation d'être devant la « beauté » serait liée à une esthétique sous-jacente qui n'est plus d'actualité parce qu'elle a été dépassée le jour où Duchamp a proposé un urinoir comme œuvre d'art.

     

    L'idée même d'art est devenue problématique. Si on ne sait pas si on a une œuvre d'art devant soi, se laisser émouvoir apparaît être une sorte de jeu truqué.

     

    Il faudrait aujourd'hui sortir de la sensation pour entrer dans la compréhension. Saisir le lien singulier que propose l'artiste du microcosme – l’œuvre- au macrocosme – le monde. Une représentation du réel qui n'est plus imitation, transfiguration, mais concept, signe, allusion, compréhension critique d'un artefact.

     

    Une compréhension s'appuyant non sur des critères esthétiques mais sur l'étrangeté, la rupture avec la perception ordinaire. L’œuvre est un artefact qui se positionne par rapport au matériaux multiples de la présentation non-artistique – documentaires, essais, photographie, ect – pour les retourner, les dévaluer et les dépasser. C'est un jeu qui nécessite des références artistiques et culturelles pour être joué et compris. L'art serait aujourd'hui un prisme des réalités et de leurs modes de diffusion impactant l'artiste, lequel les communique au monde à partir d'un désert où il n'y a plus de règles, mais la sensibilité singulière, la mémoire, l'expérience et les capacités créatrices de l'artiste.

     

    On n'est plus là dans un monde aux valeurs esthétiques partagées, mais dans une expression sans frontières où l'artiste peut rencontrer certaines sensations liées au vécu et à la culture du spectateur. Lequel validera, ou pas, la rencontre. L’œuvre ne sera pas belle, mais surtout singulière, étonnante, en rupture. Rupture qui est tout de même un leitmotiv depuis des décennies, revendiquée par la plupart des courants artistiques qui se sont succédés. L'équivalent du sentiment de beauté, serait la rencontre entre ce que l’œuvre livre et ce qui occupe l'esprit du spectateur, ainsi que l'intensité de cette rencontre. De subjectivité à subjectivité peut s'établir une relation. Forcément individuelle, fatalement limitée. Dans ce sens, l'approbation d'une œuvre par le grand public relève d'une sorte d'imposture orchestrée par les autorités culturelles, les médias et les marchands, qui attirent la masse vers telle ou telle œuvre, en établissant et hiérarchisant des valeurs, des esthétiques qui ne sont pas globalement partagées, mais relativement imposées. Mais n'en a-t-il pas été toujours ainsi. Au moyen-age et bien plus tard encore, l'art n'était-il pas défini et réservé par un microcosme qui avait les moyens de voir, de juger, et d'acquérir les œuvres ?..

     

     

    Manquerait-il qqch à nos vies, s'il n'y avait plus d'art ?

     

     

     

    Tant de gens veulent créer et créent. Ça veut dire que l'art est une nécessité qui demeure. A quel fond répond-elle ? Peut-être à la volonté naturelle, culturelle, anthropologique de nous situer dans le monde présent, passé et futur, de refuser ou de rechercher une adéquation avec le réel avec lequel la nature humaine n'arrive pas à adhérer, pour autant qu'il y ait un réel autre que les fictions que nous élaborons dans nos têtes en permanence.

     

    Alors oui, il manquerait quelque chose à nos vie, s'il n'y avait plus d'art. Ce quelque chose n'a pas de valeur d'usage ni de valeur économique, stricto sensu. Ce quelque chose est gratuit au sens où il ne sert à rien sinon à nous réaffirmer, présenter à nos propres yeux les paysages désordonnés qui peuplent nos esprits aussi insatisfaits qu'incertains de leur propre existence.

     

     

     

    * Marc Jimenez - La querelle de l'art contemporain

     

    Editions Gallimard – Coll. Folio essais – 2005

     

    ** Marcel Duchamp – Duchamp du signe

     

    Editions Flammarion – Coll. Champsarts – 1975, 1994, 2013

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Henri E DAYSSOL
    Jeudi 2 Avril à 21:44

    Une réflexion utile 

    2
    Vendredi 3 Avril à 08:56

    C'est déjà ça... yes

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