• Les fantômes de la toile, les rêves du passé

     

    La toile ici décrite n'existe pas. Si tel était le cas, je demande à son auteur de bien vouloir me pardonner...

     

     

     

     

     

    Les fantôme de la toile, les rêves du passéout au fond de la cave voûtée aux murs ocres, la toile passerait presque inaperçue. Les cinquante mètres carrés d'exposition sont occupés presque en totalité par des statues. C'est une des seules œuvres peintes que le maître a réalisées. Comment la relier avec les personnages de résine grise, ébauchés ou contrefaits, étrangers à une définition humaine, même générale, comme s'il l'avenir était à une mutation de l'espèce ?...Je ne sais pas, je ne cherche pas. Peut-être ai-je cherché en entrant, mais la toile me retient, maintenant.

     

    Beaucoup disent qu'elle a été réalisée avant qu'il n'entame sa période « blow », dans laquelle il se trouve toujours, aux dernières nouvelles. C'est du moins ce que j'ai capté sur les réseaux, qui en disent toujours beaucoup, beaucoup trop, comme si le commentaire n'affaiblissait pas l'impact d'une œuvre. Comme si le flot était plus important que le bateau, et peut-être l'est-il. Mais la toile demeure. Quelque part elle est protégée par ce déluge de commentaires, de discours esthétiques, communicationnels, marchands et même politiques.

     

    Le fond de la toile est noir. Un risque, le noir, une puissance énorme qui rend hommage en permanence au principal sujet de la toile. Il faudrait dire que l'âme d'un artiste repose entre des mains, des instincts concurrents qui peuvent à tout instant le broyer. A ce prix, le noir est contraint de mettre son épiphanie négative au service des codes-barres.

     

    Leur blancheur striées d'épaisses lignes d'un marron très foncé, plane majestueusement au-dessus du noir. Je tente de les compter, mais je n'y arrive pas, distrait que je suis par leur blancheur surréelle. Ils semblent décoller de la toile comme de petits diamants blancs, signes pleins, suffisants à désigner la vraie valeur. Le peintre a dérivé, sublimé de vrais codes-barres, sûrement. Peut-être une Bentley se balade-t-elle sur la toile, un pack de six rouleaux de papier-toilettes ou une armoire Louis XV authentique. Tout cela n'est plus, tout cela n'est rien, fondu dans l'opalescente clarté des rangées de codes, offrant quelque chose qui n'a rien à voir avec le prix de l’œuvre sur le marché.

     

     

     

    Voilà que je pleure, comme un idiot. Peut-être parce que j'ai reconnu le drapeau français. J'aurais pu le rater, il est en filigrane sur un seul code-barre parmi les deux cent soixante-trois présents sur la toile. J'effleurais la clarté et je suis tombé dessus. Il est entre un code aux nombreuses lignes verticales, très puissant, imposant même, avec en filigrane le drapeau de l'Afrique du sud, et un autre code-barre, filigrané Brésil, que j'ai reconnu pour avoir passé quelques semaines là-bas.

     

    Il y a plus de codes-barres que de drapeaux. Ils semblent tous différents, en taille, en nombre de lignes, certains même sont bi-dimensionnels. Pourtant, ils sont identiques, fatalement reconnaissables, aujourd'hui.

     

    Pourquoi est-ce que mes larmes coulent ? Peut-être parce que je perçois maintenant la forme comme noyée dans le noir, sous les codes-barres. C'est un corps, l'ombre d'un corps, allongé et nu. C'est une femme. Elle est immergée, à peine visible, de prime abord, entre les interstices qui séparent les codes. J'ai pu la distinguer parce que son corps s'étend jusqu' la grande bande noire, comme un crêpe, qui sépare les codes-barres du bord de la toile. Je suis revenu vers cette noirceur pour soulager mes yeux de l'éclatante parade des codes-barres. Et là, je l'ai perçue, discernée clairement. L'artiste a réussi à la faire émerger du noir intense, pour qui regarde avec attention. Remontée du fond de la toile, comme un ange épuisé revenu du passé, peut-être de l'enfance de la peinture. De l’innocence du monde. Voilà pourquoi elle me ramène à mon propre passé, et que pourrais-je faire sinon pleurer sur mes rêves impeccables qui vont s'éloignant tandis que je poursuis une vie confortable, ignorante, la plupart du temps, du noir qui est au fond de moi, de toute éternité.

     

     

     


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