• Vivre sans Frédéric Lordon ?

     

    Nous sommes environnés d'institutions. Cernés, est le terme contemporain le plus exact pour rendre le sentiment de dépendance et de nécessité qui nous tiraille. Mais qu'est-ce au juste qu'une institution ? Pouvons-nous échapper à toute institution, retrouver une vie réelle, une vie indépendante ? Voilà qui traverse l'imaginaire, mais ne semble pas troubler les consciences envasées des responsables de ce monde, ou peut-être sur le mode de la dénégation, et d'une persistance toute spinoziste dans leur être-au-monde qui n'inclue pas forcément notre présence.
    Quoiqu'il en soit, Frédéric Lordon dissèque les institutions dans son dernier opus, et je l'ai lu.

    Ci-joint extrait p.176-177

     

     

     

    Vivre sans Frédéric Lordon ? Vivre sans Frédéric Lordon ?

    'objet de ce livre-entretien* avec Frédéric Lordon est de définir ce que beaucoup de français, sans se le dire clairement, ou très lucidement, considèrent comme une entrave, sinon un adversaire, l'institution, et le rapport que nous pouvons entretenir avec elle. Petite (association, collectif...) ou « macro » (l’État, la Justice, la Santé...), cette multiplicité organisée, coordonnée suscite la question de sa nécessité, à l'heure où la liberté se sent de plus en plus entravée par les instruments institutionnels classiques, et n'est pas forcément assurée par les nouveaux modes de regroupement, comme les ZAD.

     

     

    Lordon s'est d'abord appliqué à en faire la définition via Spinoza, le penseur de « la puissance d'agir », de la persévérance en soi-même sous l'égide de la Raison. Philosophe de chevet, qui a inspiré, influencé ses derniers opus. Philosophe dont Lordon met en balance les écrits, avec ceux d'Agamben, le penseur contemporain de l'après Auschwitz, peignant la société « dérégulée », sevrée des dernières barrières morales, et convoquant, pour surmonter la dérive, une communauté à venir, qui devrait être peuplée d'hommes singulièrement quelconques.

     

     

     

    L'auteur renvoie dos-à-dos Spinoza et Agamben sur la question de la communauté qui pourrait fonder des institutions radicalement sans contrainte. Pour Agamben, la communauté nécessaire serait une institution-cité, institution-collectivité d'individus quelconques, sans qualités, au sens de sans affects et qui, donc, pourraient faire communauté sans tomber dans les affrontements de pouvoir, les logiques de distinction, les priorités égoïstes. Spinoza définit la communauté idéale comme une communauté des sages, êtres supérieurement savants régis par la Raison, ce que nous ne sommes malheureusement (?) pas pour la très grande majorité, comme le dit Lordon. Dans les deux cas, l'idéal philosophique se heurte au principe de réalité.

     

     

     

    Il ne s'agira pas de vivre sans institutions, ou alors dans très longtemps, dans un lieu de nulle part, une Eutopia sans horizon pour l'heure.

     

     

     

    L'institution, finalement, trouve sa source en nous-mêmes. Nous sommes des institutions. « Se revendiquer ingouvernable n'a pas de sens ». Dès que nous sommes deux, il y a deux institutions face-à-face et comme disait le regretté Léo Ferré, « Le silence armé, c'est bien, mais il faut bien fermer sa gueule ». Alors, on l'ouvre, on parlotte, on compromise, ou pas, on enchaîne des bouts de liberté en trop sur l’île de l'espérance. Nous sommes des institutions, par nature. Il faut vivre avec cela et bien vivre, c'est-à-dire changer ce qui doit l'être, ce qui entrave, aujourd'hui comme hier, la portion de liberté individuelle qui nous est commune : les institutions « macros », Santé, Police, Justice, État, Économie. Nous y voilà. Un exemple serait bienvenu. Lordon ne se dérobe pas devant l'obstacle.

     

     

     

    Ne pas oublier que dans une autre vie Lordon était économiste. Il tente donc de modéliser la structure de l'affrontement – Marché VS peuple français – avec vigueur et désigne les inter-actions sans freiner l'hémoglobine.

     

     

     

    L'institution Mouvement Société/Forces de Gauche/Nébuleuse de Rupture/ Gilets Jaunes de Gouvernement, quelque soit le nom qu'on donne à cette macro, va avoir à lever les défenses, prendre les armes, symboliques et matérielles, mobiliser et enfanter des décrets au plus vite.

     

    Car elle aura à faire à la « sédition » de la « techno-structure économique », « désormais pourrie jusqu'au trognon ». Trois niveaux de langue se juxtaposent – soutenu, commun, et argotique - ici pour décrire une France où les élites s'abandonnent à la cooptation, la corruption et la trahison de leur mission avec enthousiasme.

     

    Ainsi, Lordon révèle d'où il nous parle. A la fois intellectuel qui maîtrise le langage soutenu et connaît les appareils d’État et monsieur-tout-le-monde, homme de ce peuple oppressé qui n'hésite à appeler un chat, un chat. La langue joue avec elle-même sur ses différentes gammes, aidée par la dynamique du livre qui est un entretien avec Boggio Éwanjé-Épée.

     

     

     

    Selon l'auteur, la « sédition » serait généralisée. « Sédition probable de la police et des services ». Le texte est saisissant. A ce moment de ma lecture, étalée sur plusieurs jours, les exactions policières sont de plus en plus nombreuses et violentes, heureusement filmées par les manifestants Gilets Jaunes et tous les corps de métiers écrasés par la réforme des retraites que E.Macron, en bon fils de Thatcher, veut imposer à toutes forces. La justification des séditieux serait « l'ordre ». Une ritournelle assez connue. Leur passion de l'ordre, sous-entendu l'ordre économique, sanctifié, on s'en souvient, par H. Lorenzi comme un cercle vertueux, immuable fin de l'Histoire.

     

     

     

    Reviennent, dans cette démonstration de Lordon sur la nature et les actes criminels des versaillais  deux indications géographiques, « l'intérieur » et « l'extérieur ». Le peuple français sera confronté, du fait de la mondialisation, c'est-à-dire du démantèlement complet des frontières pour les capitaux, la finance, à deux types d'institutions ennemies. Le noyau de l'intérieur, le patronat richissime, prêt à faire la grève de « l'embauche » et des « financements » et la force de persuasion d'un groupuscule, les médias officiels «glapissant H24 à la folie ».

     

    Retour au vocabulaire populaire, au « parler cru » comme dirait un autre virtuose du verbe. Quelque part monte à notre mémoire les souvenirs de la Révolution, attaquée de toute part pour crime de lèse-majesté et surtout pour avoir aboli des puissances dont la seule critique renvoyait aux flammes infernales, dans les têtes farcies de bondieuseries du XVIIème.

     

    Retour à la part la plus sombre. La défection de la France, envisagée et encaissée côté extérieur, susciterait la réprobation indignée de l'Occident, la colère et les les rétorsions puissantes de l'UE comme des gouvernements où le Marché règne encore. Car cette sortie de l'UE et de l'euro, assortie d'une dénonciation partielle de la Dette, préfigurerait, provoquerait « un effondrement financier mondial ».

     

     

     

    « Tableau vivace », tel est le paysage que veut écrire Lordon. Il nous donne donc à voir, et une certaine fibre poétique colore les concepts du penseur.

     

    On est dans la situation où s'affronteraient les forces, les institutions « macros ». Lordon les appelle de ses vœux, sans elles pas de changement significatifs. Il est bien clair, si l'on suit le parcours théorique de F. Lordon que la philosophie s'articule au changement socio-politique. En ce sens, il est plutôt le « fils » de Deleuze et Guattari ou Foucault, et autres penseurs de la société pour la vie bonne, que d'Agamben, le désillusionné, ou Spinoza, le rationaliste immuable.

     

     

     

    Le reproche, ou plutôt les limites assignables à l'ouvrage de Lordon est qu'il pèche par ce qu'il a de meilleur. Envolée intellectuelle d'ampleur qui convoque certains des plus grands penseurs des dernières décennies, l'ouvrage reste dans cette zone où se déploient les mécanismes de pensée sans la chair, la chair humaine. Différence qui pourrait faire la différence. Les institutions sont crées et habitées par des hommes. Des hommes faillibles, des hommes courbés par la nature contraignante de l'Autre et par leurs créations même. Des hommes inventeurs, des acteurs institutionnels qui peuvent agir avec, et contre aussi, les institutions qui les dominent.

     

     

     

    Ainsi, pour peu qu'on laisse, par le biais de régulations efficaces, de garde-fous pensés en nombre, de lois stratégiquement placées, sciemment situées pour corroder les structures trop centripètes, se déployer une désinstitutionnalisation efficace, comme un ver dans le fruit, les contraintes pourront se défaire. En pesant sur les effets de réification qui menacent la maîtrise des agis par celle des agents. Des contre-mesures à penser collectivement, comme les gilets jaunes ont pensé un autre rapport à la protestation. En laissant, donc, une chance à l'humaine inventivité de contrarier la mécanique du pouvoir.

     

     

     

    Car le livre de Lordon est tout de même très pessimiste, particulièrement quand il prend l'exemple d'une institution « macro », l’État, et tente de penser la reprise en main par des forces progressistes. La liberté qui sous-tend beaucoup de ses écrits, me semble-t-il, il la décompose et la recompose sur le mode d'expériences de pensée appuyées sur d'autres penseurs. Et prend peu en compte – par la nature du travail philosophique, éloigné d'une ethnographie des pratiques collectives – le fait que c'est le peuple et sa petite connaissance assortie d'une grande envie, et ses idées neuves parce que non coulées dans le marbre de l'  « académisme » philosophique qui a bousculé les institutions, en 36 et en 68, par exemple, pour que nous débouchions sur une société irréversiblement changée.

     

    Un intellectuel assis va moins loin qu'un con qui marche**. Pirouette n'enlevant rien au talent de F. Lordon et à la sincérité qui traverse son livre.

     

     

     

     

    *Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent...

     

    Frédéric Lordon – Éditions La Fabrique - 2019

     

    **Michel Audiart

     


  • Commentaires

    1
    Henri E DAYSSOL
    Mercredi 29 Janvier à 17:40

    Que dire d'un "intellectuel qui marche" comme toi Alain ? Je me souviens qu'il est conseillé de marcher pour bien réfléchir et je me dis que tu le fais sans doute.

    2
    Mercredi 29 Janvier à 21:42
    1. Intellectuel, tu es gentil Henri, je n'ai pas la culture suffisante, ni l'envergure de la pensée pour me prétendre intellectuel. Je cogite, cérébral et concerné par mon époque si bouleversée. Et je marche beaucoup, tu l'as bien deviné...J'imagine que toi aussi, la poésie vient aussi avec le rythme de la marche, du moins si j'en crois mon expérience.
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :