• Temps à perdre

     

    Qui sait quand et comment on se rapproche vraiment des êtres... Nouvelle.

     

     

     

     

    'est comme ça. La proximité laborieuse, parfois, génère une proximité personnelle. Rien de neuf, rien de si courant, non plus. Joël est professeur des écoles. Il l'est encore, moi j'ai largué les amarres, laissé derrière l’Éducation nationale et les Yvelines. A l'époque, on se croisait, il avait une classe attitrée, je sautais d'une classe, d'une école à l'autre, comme remplaçant. J'ai eu sa classe, des CM2, pas faciles à barrer, du côté de Carrières-sur-Seine. Je l'ai toujours connu avec des CM2, Joël. Il avait le front un peu carré, l'intelligence très pratique. Ce qui ne le classait nullement dans les indigents de l'intelligence.

     

     

    Et les gosses aiment pas les spéculateurs, les poètes rentrés, les créateurs bordéliques. J'ai duré dans le job en pratiquant l'art de la fuite. Une classe un peu trop violente avec ma distance créatrice et je prenais le chemin qu'on dit des écoliers. Arrêt-maladie, c'était mon deuxième surnom. Je caricature à peine. Joël n'en avait rien à faire. Sauf quand je prenais sa classe. Avec sa troupe ça allait, dans l'ensemble. Les gamins devaient sentir une proximité entre nous, ou ils voulaient respirer un peu, sortir du constructivisme carré du maître de céans.

     

    On s'était perdu de vue après mon pot de départ, auquel il avait la gentillesse de participer. Je le croise sur le marché. De mon côté, content de le revoir. Du sien, pas grand-chose de certain. Il m'a l'air dans les meilleures dispositions pour une cure de sommeil. On se retire au marges de la zone marchande, dans un café sombre comme son humeur. On va déballer du passé encore bien saignant, je le sens.

     

    Une histoire de femme, naturellement. Il parle un peu de lui. Toujours avec ses CM2, mais il appris les congés maladies. Déprime, anxiété, il résume à peine, les mots passent difficilement la barrière de la brume. Cachets, sans doute, je n'ose lui demander. Il se résout à me parler de l'évidence, qui s'appelait Marie. Une fois lancé, il ne parle plus que d'elle. Heureusement, je n'ai pas grand-chose à dire sur mon retrait de la compagnie des profs, si ce n'est que mon recyclage dans les bibliothèques m'a amené à ouvrir des livres de plus en plus, avant d'en écrire. Il n'est pas étonné, je me demande même s'il m'a entendu. Elle. Elle occupe ses pensées, bouscule ses mots. Elle est morte d'une affection cardiaque rare. Il n'en dit pas plus là-dessus Longtemps, il l'a pleurée. Après le deuil, après le temps des visites quotidiennes au cimetière, son cœur a fini par se tourner vers d'autres lumières, d'autres femmes. Qui ne tiennent pas sur sa route, il n'y tient pas, d'ailleurs. Ça fait plusieurs années qu'il avance comme ça, à côté. Il se rend compte qu'il revient à elle, comme s'il revenait à lui après quelque sommeil étrange.

     

    Il me semble comprendre. On n'est pas fait d'acier et le bois de l'un identifie assez clairement les entailles sur le bois de l'autre. Étrange l'absence qui ne s'écoule jamais, ou rarement dans le sens des heures, mais fait des pauses et revient en douce s'imposer pour un nouveau tour de roue. Elle le cloue à nouveau. Je n'ai pas besoin d'en savoir beaucoup plus, ma femme n'est pas morte, mais mon fils oui. Pas envie d'étaler de nouveau le camion, l'accident bête du chauffeur bourré qui a barré d'un trait définitif une vie, jeune vie, à trente-cinq ans on est toujours jeune. Moi, j'ai un peu vieilli et ma femme aussi. Les livres m'ont aidé, mais Joël n'a pas envie d'entendre ça. Il n'a pas envie d'entendre, c'est tout.

     

    Il fait son cantonnier et moi je suis l'inspecteur des travaux en cours. Muet, l'inspecteur, ça suffit bien. Il voudrait un sens à tout ça. Il ramasse les feuilles jaunies, dans le désordre mais une à une, regarde à travers elle les reflets de sa femme qui revient, qui s'éloigne. Couleurs troubles, il me semble. Leur rencontre s'est étirée, pourtant les territoires chevauchaient mal, à mon avis. Sans commentaire. Il commente pour deux, dans le bonheur amer du souvenir. Il voudrait appeler ça de l'amour, étendre des mots rassurant sur le passé qui se défie de ses paroles mais remonte quand même.

     

    Des instants heureux, il en pêche autant qu'il peut, maquille tout ce qui vient, sans doute. Il me raconte les petits bouts de phrases sur des bouts de papier déchiré, qu'elle laissait pour lui, les objets mous et minuscules qu'elle fabriquait et semait dans ses poches, pour lui. Pour lui, ses seins liquides sous la main et le buisson trempé où il allait s'enfuir. Je le laisse jouir par procuration, qui je suis pour lui jeter la pierre, pire, la bienséance. Le bonheur n'était pas pour lui, ni pour elle, voilà ce qui s'écoule derrière ses mots, et le malheur savait avant que le spectacle ne commence.

     

    Je n'appelle aucune formule, aucun vers à poser sur le silence qui tombe d'un coup. On se regarde sans se voir, peut-être demi-heure de plus, et le voilà qui émerge, et moi aussi d'un territoire qu'il ne connaîtra pas.

     

    Bientôt, il va se lever et partir vers sa lumière, la nouvelle. Il va arrêter les cachets. Il ne sait pourquoi il vient là-dessus, il s'en excuse même. Ça fait partie de l'amitié de tirer la carriole ensemble. Voilà que les mots me sont sortis. Je ne les regrette pas. On paye le café, on émerge presque à tâtons. Il me serre la main, puis me demande mon numéro. Je l'appelle, ça sonne, il décroche et raccroche. C'est enregistré. On n'attendra pas si longtemps, d'accord. Et toi, ça va ? Et moi, ça va, je vieillis un peu, je te dirai comment. Il me regarde, les yeux clairs, sa grosse tête qui bouge un peu, les yeux de plus en plus clairs. On s'appelle.

     


  • Commentaires

    1
    Abbate
    Mardi 15 Décembre 2020 à 17:31
    Assez imagé ton écriture ! Ça m’a plus!..
    2
    Mardi 15 Décembre 2020 à 17:42

    Merci MH, c'est le but...Entre autres visées. Surtout "entre autres", d'ailleurs...Mais tu le sais bien. yes

    • Nom / Pseudo :

      E-mail (facultatif) :

      Site Web (facultatif) :

      Commentaire :


    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :