• T2 dans la nuit

    Entre documentaire et auto-fiction, je ne suis pas un as du classement. Une nouvelle, en tous cas.

     

     

     

     

    T2 dans la nuit

     

    T2 dans la nuit'avais quitté la bibliothèque de l'école de Médecine au bout de trois heures de remue-ménage intérieur, de notes décousues et de bribes de plan à propos d'un roman, d'une suite à écrire. Ou pas. A l'aveugle, j'avais repris le bus, évidemment le mauvais.

     

     

     

    Échoué à l'entrée de la Grand Mare, zone reléguée sur les hauts de Rouen, j'attendais un autre bus qui me remettrait sur le chemin de chez moi. Ma voiture accidentée attendait, elle, son garagiste, parti en vacances, me renvoyant aux transports en commun.

     

    La nuit venait, une nuit d'Août déjà froide. En chemisette, j'avais un bon quart d'heure devant moi avant le T2 d'où je sortirais pour attraper le T3 et rentrer. Vint s'asseoir une femme brune, très jeune, presque une enfant en robe d'été, le visage rouge, les yeux larmoyants. Elle renifla plusieurs fois avant de me répondre. Elle s'appelait Tyla. Une autre jeune l'avait tapée, sans raisons apparentes, malgré qu'elle lui ait crié être enceinte. Tyla aimait son copain, chez qui elle partait se réfugier, et surtout son chien, un cocker au pelage noir strié de gris qui tournait lentement sur la grille d'aluminium servant de siège, au milieu de l'abribus. Un chien insupportable pour sa mère et son frère, qui avaient mis Tyla dehors, et je veux plus les voir, ajoutait Tyla pour bien refermer la porte.

     

     

     

    Arriva l'assaillante en question, accompagnée de deux garçons de son âge, tous à peine émergés de l'adolescence comme celle qui était assise à côté de moi. L'agressive recommença son numéro, verbalement, dans l'abri en face du nôtre. Ses deux copains assistaient à l'échange de manière plutôt décontractée, sans rajouter grand-chose. La jeune femme à mes côtés prit la posture adéquate quelques instants. Quand elle n'y tint plus, elle répliqua que ce n'était pas elle, qu'elle n'y était pour rien, d'ailleurs je te l'ai dit, c'est l'autre devant le supermarché.

     

    Je ne savais rien de leurs échanges précédents. Il faisait froid là, tout de suite. Des bouches sortaient des nuages de vapeur aussitôt enfuis. La joute s'effilochait. Je recommençais à questionner Tyla, ma voisine. L'autre en face tenta encore de la ramener, de la reprendre dans son obsession. Mais je troublais le bon déroulement, grippais le deuxième round attendu. J'étais l'inconnu. Les injures tombaient à plat dans la nuit, sur les murs sales des abris et le goudron sombre à nos pieds. Les yeux de l'adversaire suaient la rancune. Une rancune roulant en quête de la force de l'adversaire. Une rancune bien trop ancienne dans ce jeune corps, toujours en quête de figures à frapper. Triste, dérisoire. Les yeux sombres de la jeune excitée roulaient de ses proches à nous, incapables de s'arrêter, d'accepter qu'il n'y avait finalement qu'elle et le champ de bataille d'une partie perdue avant et ailleurs, sans doute.

     

    Autour de nous des carrés de lumière s'allumaient sur les façades des tours. Un sourire venu de nulle part me monta aux lèvres. Un de nos adversaires lâcha « regarde le daron qui rigole ». La situation changea très vite. La boule de nerfs d'en face baissa la tête, alla s'asseoir, cherchant l'avis, l'appui de ses copains. L'un des deux, un frisé aux grands yeux fusant d'un point à l'autre comme des moineaux sauta sur le bitume, traversa le no man's land en deux bonds souples. Pensée émue pour mes implants dentaires. Je résistais à la tentation de me lever. Un œil rapide de mon côté et il s'adressa à Tyla, un sourire calé au coin de la bouche. Allez vas-y, y s'est rien passé, tu vas pas à la police. Y se passera plus rien, ok, on s'en va. Mais oui, elle lâche l'affaire. Ok ? Ok.

     

    Dix-sept ans, Tyla. Déjà l'heure de se dépêcher avant que les portes ne se referment. On dirait que la nuit vient plus tôt par chez nous. Maintenant le T2 roulait en plein dedans et elle caressait son chien, l'embrassait à la manière des petites filles, avançant la tête pour coller tout son visage dans le pelage du cocker qui secouait le museau.

     

    Sa robe semblait adhérer un peu plus son corps. Une suée ou la lumière fade du bus. Non, le ventre était effectivement arrondi. Nous étions assis à l'avant, derrière le chauffeur. Peu de monde, la vie avait commencé à s'éteindre bien avant neuf heures dans cette province rouennaise. Nous descendions au rythme des cahots. Les amortisseurs avaient sans doute pris leurs congés. Le chien tournait sur le siège. A part les craquements des vitesses et les changements de régimes, le silence régnait dans cette bulle de métal. Les autres passagers, des femmes noires ou arabes pour la plupart, ne disaient rien. Leur mains s'agrippaient aux barres d'acier, leurs têtes s'avançaient comme pour rattraper des regards parfois planant sur nous pour s'enfuir aussitôt. On aurait dit que la lumière allait s'éteindre, un immense aspirateur descendre du ciel pour en finir avec toute cette tristesse immobile au milieu des corps secoués.

     

    Dix-sept ans, Tyla. La mèche brune croisant sagement son front, un visage frais, un trait de rouge débordant des lèvres comme du sirop de fraise trop vite avalé. Son avenir poussait en elle-même et je me demandais si elle pourrait le rattraper. Sans plus de famille. J'étais quand même un peu en colère en lui lâchant quelques inoffensifs conseil pour la route. Je ne savais trop pourquoi. Elle me regardait, m'écoutait, prenait sa part. Juste sa part, dans mon vade-mecum qui ne mangeait pas de pain. Quelque part dans ses entrailles le bus devait planquer toutes les espérances avortées qui affleuraient dans les ombres et lumières posées sur ces visages qui ne nous voyaient pas, ne nous écoutaient pas. Un autre arrêt se présenta. Deux-rivières. Moi, je descendais là.

     

     

     

     

     

    FIN

     


  • Commentaires

    1
    Lievenn
    Dimanche 4 Septembre 2016 à 15:43

    Vraiment très belle cette nouvelle. Bravo et merci pour ce partage. Le ton est juste. L'approche ouvre les portes à la réflexion sans imposer un seul et unique point de vue.

      • Lundi 5 Septembre 2016 à 08:54

        Merci de ton commentaire. Effectivement, j'ai ressenti le moment raconté comme tragique et, en ce sens, privilégier l'un ou l'autre des regards ne peut empêcher la fin de s'accomplir.

    2
    lilo
    Vendredi 3 Mars à 19:11

    MA - GNI - FI - QUE;  C'est fluide, ça coule tout seul, l'affect s'installe naturellement, remue le coeur,  l'angoisse s'insinue, insidieusement le stress s'impose et serre les tripes.  Arrêt sur image à 2 rivières.  Mais hors champs, l'histoire continue et c'est le coeur qui se serre. A chacun d'imaginer la vie de Tyla . Génial le titre. MERCI. 

      • Vendredi 3 Mars à 20:21

        Merci, Lilo, c'est excellemment synthétisé. yes

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