• Marché, exception, politique

    Le Marché aujourd'hui fonctionne sur l'exception. Tous uniques ses produits, selon la pub. Tous plus éphémères et limités. Le politique, les politiques échappent-ils à la règle de l'exception ?...

     

     

    Marché, exception, politique

     

    Marché, exception, politiquees décennies précédentes, le monde marchand constituait des normes techniques, des processus, des outils et des produits durables qui prenaient même une certaine naturalité, - on se souvient du réfrigérateur couramment appelé « frigidaire ». Aujourd'hui, le Marché semble toujours privilégier, développer l'exception en tous domaines, qu'il qualifie souvent d'innovation, valorisante. En tous cas, il fonctionne en instaurant une rupture systématique, minime ou majeure dans un domaine donné par rapport à ce qui était la norme. Écart positif ou négatif, bien souvent les deux, suivant le point de vue de l'observateur, marchand ou consommateur.

     

     

     

    La politique, sous sa majeure influence, paraît en phase déjà avancée de reconfiguration, elle qui portait le plus souvent sur un terme long et privilégiait une cohésion sociétale dont les frontières incarnaient la force et la volonté de traverser le temps.
    Sa forme contemporaine et gouvernementale, nageant dans le flux marchand, paraît reprendre à son compte l'exception permanente. Exemple tout récent, la mise en avant du « contrat ». Contrat, aménagement exceptionnel de la loi qui est l'ordinaire, l'obligée, par définition. Par sa soudaine faveur, il gagne une vocation a devenir l'anti-norme, renvoyant les accords de branches au passé, la législation nationale à un moule obsolète dépourvu de sens et de poids dans le gouvernement du pays. Cette incarnation-là fait plus ou moins l'unanimité dans les formations dominantes du concert politique. Une exception qui touche quand même quelques millions de salariés pour transformer globalement leur activité de producteur. Laquelle occupe la majeure partie de leur temps de veille et détermine leurs ressources, donc leur vie matérielle toute entière.
    Au-delà d'un projet particulier, c'est apparemment une nouvelle offre politique qui est mise sur la table. Offre dont le fil rouge, l'esprit est l'exception devenant norme. Partant de cette nouvelle donne, on peut dérouler la règle de conduite qui gouvernera, plus ou moins, la politique aujourd'hui incarnée par le contrat et demain sans doute par d'autres exceptions soudaines, aussi soudainement déclarées incontournables.

     

     

     

    Le Marché est le grand prescripteur de la politique d'aujourd'hui, officiellement par les instances qui le représentent, officieusement par l'esprit du capitalisme qui souffle dans toutes les têtes, modelant visions, désirs et projets insidieusement. Quand il n'use pas de la force ou de la corruption. Obéissant à sa puissance comme à son influence, les institutions, l’État devront suivre la pente indiquée vers l'exception comme norme.

     

    Le politique agira donc, désormais, sur des domaines ciblés et des populations choisies. On délaissera les grands projets et les lois à volant d'action national. On multipliera les visions, les concertations, les projets régionaux, locaux. On accentuera la domination de la règle, corollaire partiel de la loi – règle de travail pour le dimanche, règle d'accueil pour les immigrés de tel pays, règle de port du voile, règle de la chasse aux oiseaux migrateurs dans telle région. La règle contre le droit, l'exception contre le général.

     

     

     

    Le Marché sort de son chapeau l'exception à un rythme de plus en plus rapide. Le gain, toujours promis, unique : plus de vitesse, moins cher, plus distinctif, plus sophistiqué. La réalité est toujours une perte financière, à de rares exceptions, ou une perte en qualité, sinon en durabilité. Le seul qui gagne réellement à la fin, c'est le Marché, par le différentiel qu'il impose. Un prix toujours croissant, un service toujours plus spécifique (exceptionnel) réduit, médiocre, limité dans le temps (obsolescence programmée).

     

     

     

    Il serait étonnant que l'offre politique nouvelle ne soit pas aussi porteuse des limitations inhérentes aux produits contemporains. Réduite dans son action, elle sera également mineure dans sa durée – loi sur les retraites retoquée tous les quatre ans suivant l'état des finances, de la courbe de mortalité, les finances publiques, l'humeur politique...

     

    Médiocre dans sa valeur. Un certain nombre de lois se révèlent aujourd'hui inadéquates à peine nées et sont reprises, amendées, voire abandonnées, le législateur s'étant aperçu qu'elles ne correspondaient pas à la cible choisie, ou que des lois antérieures remplissaient déjà leur rôle pressenti.
    Médiocre dans son effet. Environ trente pour cent des textes législatifs ne « sortent » pas – leurs décrets d'application ne sont pas rédigés ou pas proposés au Journal Officiel. Manque de temps, manque de moyens humains, manque de volonté, duplicité gouvernementale aussi. Le référendum d’initiative partagée, initié en 2008, peut être mis en œuvre depuis janvier 2015...

     

     

     

    Tout cela n'empêche nullement nos amis députés et sénateurs de soutenir une production intense. Production embouteillée dans le « tunnel législatif », de lois de plus en plus assorties de définition précises de leur cible, de précautions complexes d'usage en regard de la jurisprudence et de l'aménagement des coussinets protecteurs du Divin Marché et de la non moins divine UE. L'UE étant celle qui donnera in fine son imprimatur à ce qu'elle a déjà quasiment commandé et formaté par les feuilles de route que chaque année elle impose à tous pays de l'UE, avec la bénédiction de nos parlementaires.

     

     

     

    L'exception, en termes marchands, apparaît comme un accélération du capitalisme accouchant d'une souris. Elle propose qualitativement moins qu'avant en termes de qualité de fonctionnalité et de robustesse, mais toujours plus de produits. Par la magie de méthodes de ventes de plus en plus sophistiquées, agressives et universelles, la rotation des exceptions s'est accélérée jusqu'à ces dernières décennies. Mais la crise passée et repassée, les consommateurs n'ont plus les moyens et ils sont toujours plus nombreux à voir la trame, les couches de peinture, le bonimenteur et la quincaillerie.

     

     

     

    L'effet-miroir fonctionne dans le paradigme de marée descendante qui est le nôtre. Bienvenu au dégrisement. Le politique est perçu pour ce qu'il est, ou plutôt ce qu'il n'est plus. La trame des promesses est moquée, les rebonds de carriéristes au long cours dénigrés, la litanie de l'impuissance, de la corruption et des projets sans portée, ou sans effet, reprise par de plus en plus de gens. L'exception en termes économiques atteint son peak.
    En politique, elle démarre au moment au moment où là comme ailleurs le consommateur en a marre d'être la laine, le mouton et le pâturage. La politique de l'exception s'avère aussi pertinente que d'enfoncer la pédale d'accélérateur d'une guimbarde à bout de souffle
    La pub, la com gouvernementale attelée aux sondages opportunément valorisant, pousse avec le plus grand mal la dernière exception en date. Tout indique que le soufflet de pub retombé le citoyen n'adhère pas à ce qui part en lambeaux un peu plus à chaque pétard politique nouveau. Le gouvernement semble n'avoir d'autre choix que de trouver sans cesse une autre exception et de la graver dans le marbre vite fait. Ce que fait avec application l'équipe Hollande depuis deux ans passés, sortant une loi après l'autre, toutes reprises, amendées, abandonnées à leur obsolescence programmée. Les soutiens médiatiques s'épuisent, en viennent à scruter le moindre bout de com, le bout du bout de la rhétorique politique jour après jour, par peur d'afficher la trame et de perdre leur juteuse occupation.

     

     

     

    Abondance de lois défaites aussitôt faites, multipliées sans structure apparente de valeurs et programmes. On est dans la frénésie, à la manière des constructeurs auto qui font cavalerie en multipliant les marques et les modèles, les options et les gadgets. Ainsi se lance-t-on en deux ans à peine dans plusieurs guerre, alors que le terrorisme, à l’œuvre devant chaque exceptionnelle équipée mexicaine, prospère sur la misère et que notre propre pays est exsangue.

     

     

     

    On est dans le plus grand contre-emploi , et la reproduction accélérée d'une politique de produits et de coups ne trouve même pas sa plus grande limite dans l'usure qu'elle subit et va subir encore plus, mais dans la contradiction centrale qu'elle doit affronter, simplement en rencontrant la réalité.
    Une société, la nôtre comme beaucoup d'autres, n'a pas besoin d'artificiers mais d'hommes politiques de sang-froid. Sa survie, sa pérennité dépendent d'actions d'envergures, de convictions affirmées et suivies, de valeurs incarnées réellement. On ne peut faire l'économie de la confiance et du long terme. Une société grandit si elle peut compter sur un cadre stable, un horizon identifié, des coordinateurs en qui elle se reconnaît et qu'elle reconnaît aptes à gouverner pour elle et par elle. Une loi qui ne souffre pas, à ma connaissance, d'exception.

     


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