• Macron et autres discours de rupture

     

    Emmanuel Macron vient une nouvelle fois de tenter de renverser le phénomène Gilets Jaunes par un énième discours. Encore une fois, il n'a pas convaincu, pire, il semble encore plus rejeté. Le sens des mesures annoncées est sans doute en cause, mais la puissance, la radicalité du refus tiennent sans doute à la forme du discours macronien, qui exprime une disqualification de ses interlocuteurs.

     

     

     

    ans doute depuis les premiers orateurs, il existe deux tentations contraires. Faire un discours construit dont la forme convainque, ou énoncer des vérités brûlantes dont le sens arrache l'approbation, sans souci de l'articulation du message. Laisser le cœur emporter l'adhésion, ou maîtriser les mots pour forcer l'adhésion. Pour notre personnel politique sophistiqué, nos sondeurs et analystes, il s'agit de maîtriser le réel, d'en faire une chose qu'on mettra à distance avant de la remodeler.

     

    Ainsi Emmanuel Macron, comme l'ensemble des responsables politiques, mettent « la réalité » en forme de discours. Quelles conséquences de la transformation de réalités tangibles en problèmes amenant une démonstration ? Comment la forme du discours macronien, politique en général est-elle déjà une fin de non-recevoir pour les classes populaires et moyennes ?

     

    Macron parle un langage soutenu avec des mots que la plupart des français ne connaissent pas.

    Sur la structure du discours. Il fait de grands préliminaires, de grandes présentations des sujets dont il va parler. C'est une pratique courante dans le discours de niveau universitaire. Mais la plupart des français – moins de 30% des français de 25 à 64 ans ont un diplôme du supérieur – ne pratiquent pas ce type d'expression, n'en sont pas familiers, n'utilisent pas la gymnastique mentale qu'il requiert. Macron et ses collègues, au sens large, construisent avec les mots un(e représentation du) réel qui n'est pas celui de la grande majorité des français. Elle est plus compliquée, éloignée d'une présentation plus sobre, claire, accessible, celle des français moyens car elle s'appuie sur les mots pour re-présenter le réel, alors que le français moyen se sert souvent de mots-valises et de gestes pour exprimer un réel qu'il endure, ou dont il jouit, un réel ressenti. Précision sur «français moyens » : il ne s'agit pas de jugement de valeur, mais de distinction entre ceux qui ont fait des études supérieures amenant à utiliser la rhétorique et tous les instruments d'abstraction du réel, et ceux qui ne sont pas allés à l'université, n'ont pas utilisé ces outils qui sont, finalement, des modes de pensée. Sont « français moyens », donc, la grande majorité des français, qui possèdent, au plus, un baccalauréat. Lesquels français ont tendance à croire plus vraies les présentations qui disent simplement ce qu'on fait et souhaite accomplir, en s'adressant à ceux qu'on vise, plutôt qu'a une minorité, avec un discours qui se regarde évoluer avec une grâce qui ne dépassera pas l'ordre des mots.

     

    Macron ne parle pas, donc, des mêmes choses ni de la même façon que l'individu ordinaire. Pour le français moyen, salaire = argent, pension = argent ou élément de consommation, loisir, voyage, voiture, etc. Ce qui ne veut pas dire que le français ne pense qu'à l'argent, mais que l'argent qui manque l'oblige à y penser. Pour Macron, l'argent, le salaire, le consommation et la voiture, tout cela est matière à concept, est concept. Des choses qu'on manipule à sa guise dans sa tête, aussi légères, maîtrisables, modifiables que des songes.

     

    Pour le français moyen le langage sert à aller de A à B directement. Il ne pense pas « pourquoi », il pense « quoi. » L'argent, c'est combien en plus ou en moins à la fin du mois. Le travail, c'est tant d'heures en plus en moins, en début ou en fin de journée. La prime, c'est tant en plus ou en moins avec le salaire. La démonstration conceptuelle des nécessités d'une décision, d'un choix consécutif est perçue comme superflue, parce que le salaire, la prime, la privation, l'augmentation du travail ne sont pas des données comprises, mais des faits ressentis dans la chair, dans le temps, dans la peine corrélative. Pas besoin d'un cadre conceptuel, sauf vouloir préciser qu'une décision est nécessaire, mais aussi cadre avec un certain ordre, accessoirement. Tous les préliminaires, l'appareil du discours argumentatif est perçu donc, au mieux, comme un ralentissement. Sinon, comme une complication du trajet, qui obscurcit. Au pire, comme un élément qui entrave la révélation de ce qui est l'important, le résultat. Résultat qui doit être exprimé prioritairement en droit nouveaux, en finance supplémentaire, en projets concrets, ou en suppression de droits injustes, de remises indues à certains, de constructions à l'évidence inutiles.


    Bref, le discours doit donner les éléments matériels évidents d'un progrès social concret et immédiat, ou différé pour une durée fixée, exprimée. Et c'est bien le but qu'on poursuivi, des décennies durant, nombre de dirigeants. But qu'exprimaient les « grenelle » des salaires et autres. Des décisions concrètes, massives, immédiates ou à peine différées, d'un progrès social que personne ne s'autorisait, par artifice discursif ou « rigueur », à comptabiliser comme un coût à étaler, à pondérer, à utiliser pour empêcher le progrès sociétal.

    Pour le français moyen, le langage sert à énoncer un fait. Plus qu'un concept, c'est un élément de perception, d'approche de la réalité, un véhicule de faits. Faits qui peuvent être une chose, un sentiment, un rêve ou une peur, une décision.

    Pour le président ou autres « intellectuels » le langage est utilisé de manière « endogène ». Il renvoie à lui-même. Le jeu des mots, leur place n'est pas décidé par rapport au sens, du moins pas directement, mais par rapport à l'architecture du discours que prononce l'orateur. Il est subordonné à une intention qui est de faire un discours intelligent, voire brillant, dans l'idée des spécialistes du discours. De faire une hiérarchie qui renvoie aux composantes d'une compréhension éclairée, savante d'un problème. D'ailleurs, le discours fonctionne comme les démonstrations mathématiques. Il pose des problèmes et démontre ensuite d'où ils viennent, pourquoi ils ont grandi, puis quelles sont les différentes solutions, pour enfin dépasser les différences approches présentées comme autant de limites, dans une synthèse qui réunit le tout en une résolution de la désorganisation problématique antérieure.

     

    Il faut bien réaliser que le discours, ainsi pensé et exprimé, ne délivre à priori pas d'élément de « vérité », mais établit - dans l'ordre que l'art du discours n'a cessé d'énoncer de plus en plus finement depuis les premiers orateurs grecs – un « sous-sol ». Cette fondation est faite d'éléments concrets – nombre d'éléments, coûts, données sur des personnes, des choses, etc –, et d'éléments contextuels – historiques, scientifiques, logiques, philosophiques....

    Une fois posée la fondation, l'orateur pourra avancer vers la conclusion, avec la conviction que ses préliminaires, son « sous-sol », ses prémisses ne peuvent qu'emporter la victoire. Car marcher, adhérer au « sous-sol » amènera logiquement à accepter la/les conclusions. Dans la logique de l'art du discours qui vise à convaincre, plutôt qu'à délivrer une vérité factuelle, simple et ressentie. Le français moyen ne pratique pas l'art du discours, n'adhère à ce cheminement de pensée. Il voit des choses, sans penser aux artifices qui la présentent, ni aux filtres que lui-même peut inconsciemment poser, et encore moins à une manière de les démontrer positivement ou négativement. Le réel est un donné pour lui. Pour les « intellectuels » de type Macron, il est une matière. Matière à penser.

     

    Ainsi, dans l'ensemble de ses discours, Macron pensera une réalité – les fins de mois difficiles, par exemple – en la transformant en catégorie conceptuelle – le pouvoir d'achat, l'exigence d'une juste répartition.. - qu'il analysera avec des préliminaires censés donner justification à ce qu'il énonce, au final, comme acte de résolution du problème.

     

    Le français perçoit l'artifice, la construction intellectuelle sans la comprendre. La rejette donc, comme obscure. La catégorisation, déjà, le heurte. Dire « j'ai les fins de mois difficiles » n'a rien à voir avec « il y a un problème de pouvoir d'achat en France ». On passe du personnel à l'impersonnel, du particulier vécu au général conçu. Ce passage à la généralisation , qui engendrera les statistiques, que chaque politique ou sondeur ou autres « intellectuel », est prompt à dégainer, le français, victime particulière des fins de mois de privation, le ressent comme une dépossession. Dépossession de ce que contiennent de douleurs et de manque les « fins de mois difficiles » et les images mentales qui les accompagnent. Où est, dans le discours macronien, l'impasse systématique sur les rôtis de bœuf, les pleurs du gamin à qui on refuse un jeu décidément trop cher puisqu'il y a la vidange à faire, etc. « Le pouvoir d'achat, la juste répartition » ne parlent pas le langage des sentiment, du vrai inscrit dans la chair. La réalité vécue se perd dans les mots de Macron qui est, pourtant, celui qui devrait la regarder le mieux pour lui apporter des solutions.

     

    Au-delà de cette déperdition de réalité que pratique la mise en concepts, le discours macronien, tout à sa volonté de convaincre, s'adonne à un lexique soutenu qui échappe aux français des classes moyennes comme populaires, puisque 18 % seulement de la population dispose d’un niveau de diplôme supérieur à bac + 2, selon l'Observatoire des inégalités.

    Deux exemples, au tout début de son discours du 25 avril 2019, parmi des dizaines d'autres « Nous sommes les enfants des Lumières ». Qui, dans les classes populaires et mêmes moyennes, aura instantanément perçu et compris la référence aux philosophes qui ont jeté les bases de notre modernité démocratique ? Mieux, qui pourra comprendre l'implicite de cette référence ? Macron se présentant comme enfant de ces philosophes dont il porterait l'héritage, les droits et devoirs de la démocratie, à nos côtés, puisque « nous » sommes issus de ces pensées.

    Autre exemple. Un peu plus loin, Macron évoque « la capacité à dire et contredire, dans le respect de l'autre ». Peut-on, dans une réalité simple et directe, dire et contredire ? Le français qui tente de lutter face à un réel qu'il perçoit opposé à lui, à sens unique, ne peut adhérer. Il voit dans ce simple élément de discours une manière d'affirmer tout et son contraire. Hors, un est un, et pas un ou deux. Car le français qui ne postule pas les réalités comme on articule des démonstrations dialectiques, s'attache aux mots comme s'ils étaient des choses, des marches pour aller au plus vite à l'essentiel. Tandis qu'Emmanuel Macron construit un labyrinthe discursif. L'individu lambda qui l'écoute est censée suivre les flèches, s'accorder à ce « sous-sol » historique que brosse Macron avec des mots connotés, qui sont eux-mêmes des concepts participant au macro-concept général du discours.

     

    Conséquences, le discours est incompréhensible pour les classes moyennes et populaires non instruites supérieurement . Il est donc un frein considérable à l'adhésion aux idées et projets que Macron est censé développer.

     

    L'orateur lui-même sera perçu comme un phraseur, un bonimenteur dont le propos est assimilable à celui d'un représentant...En aspirateurs, en vaisselle, en bijoux...

    Pire, il sera assimilé à un adversaire qui ne veut ni accepter ni exprimer les simples évidences du réel dont l'authenticité se mesure jour après jour par sa répétition et les difficultés, les privations, les douleurs qu'il engendre.

     

    Pas besoin d'être chargé de communication pour voir la nécessité de changer la forme des discours. Dans ce palais élyséen, qui compte près de 1000 salariés, il est assez étonnant qu'on n'ait pas trouvé quelqu'un pour faire des discours centré sur l'interlocuteur plutôt que sur la forme du message. Pas forcément rassurant qu'on n'ait pas embauché une personne pour traquer et supprimer les formes de discours visant l'adhésion de l'auditeur plutôt que la conviction de celui qui les utilise.

     

    Il existe toujours une incertitude sur le résultat de tout discours, c'est ce que va entendre celui qui écoute. En l'occurrence rien, ou pas grand-chose. La structure du discours macronien, le vocabulaire, l'interminable longueur, fonctionnent en circuit fermé. Les discours macroniens sont des clins d’œil appuyés à ce petit pourcentages d'individus qui, non seulement ont fait des études supérieures, mais à qui, de plus, l'héritage et les réseaux donnent le monde pour terrain d'action. Ceux qui prennent l'avion très régulièrement et qui voient la démocratie comme auxiliaire du Marché.

     

    Si Macron ne change pas de discours, ce n'est pas qu'il n'a pas trouvé de nègre capable de lui faire des discours pour les classes moyennes et populaires, c'est qu'il ne veut pas. Et s'il ne veut, il faut en tirer la conclusion qu'il parle pour les classes supérieures tout à fait aptes à le comprendre, c'est-à-dire 10 à 20% de la population. C'est à peu près la cible qu'on perçoit si on s'attache non pas à la forme mais au sens, au fond de son discours, de son programme politique et économique. Il n'y a pas de hasard.


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