• (ligne) Droite

     

    Un peu écrasé par l'autorité du vocabulaire de la techno-science. L'idée est de poser quelques-uns de ces monuments textuels comme barrière et guide à la fois, pour voir vers quel chemin le vocabulaire de la géométrie ou de la physique conduit, comment s'exprime la tension entre humanité et représentations théoriques.

    La série devrait comporter 24 occurrences, ou plus, le voyage étant le chemin.

     

     

     

     

     

    (ligne) Droiteon maître de CM1, il me semble. Le vieil aquarium. Entre les murs maculés qui use nos jeunes journées. Mon maître avait abordé l'un des deux points les plus importants à mes yeux fragiles, curieux : la ligne comme théorie. Évidemment, le mot théorie n'avait pas sa place, mais il remâchait son stylo et ses yeux sautaient derrière nous vers une pièce où dormaient tous les miracles de l'abstraction expliqués aux lumignons en face de lui. 
    J'avais donc autour de dix ans et mon camarade, à côté de moi sur le banc, celui qui taillait sa gomme en forme de flèche, peut-être un peu moins. On avait le temps de passer le chiffon dans nos têtes, laisser courir les mots du maître jusqu'à ce qu'ils se posent bien au fond de nous. Oui, on avait du temps dans nos rêves éveillés, absolument détachés d'objet précis. Infoutus de même imaginer la moderne jachère peuplées de choses compulsives et de stimulus pavloviens, sans parler de coeurs artificiels plantés sur vélos elliptiques.

     

    La ligne n'existe pas, et pourtant elle existe. Les rêves n'existent pas et pourtant ils existent. L'amour de vos mères n'existe pas, et rien n'est plus réel. On écoutait, les plumes rangées dans l'encrier, trop sages pour ne pas faire des gros pâtés noirs quand elle sortirait de leur sommeil liquide. M. Pradine mettait la sienne, de plume, derrière l'oreille, qu'il avait petite comme ses yeux bleus billard. Alors, le stylo glissait, et glissait. Alain, tu m'écoutes ? Et glissait, et glissait, et tombait. On ne riait pas, non. On gloussait, tête penchée sur la table complice. Il ramassait l'objet. Vous avez bien ri. On verra tout-à-l'heure. En attendant, imaginez. Imaginez le gros nuage là-haut, le gros pansu, un peu bêta. On riait, mais on cherchait derrière les vitres sales. Il est gros, il est rond, il avance comme un bateau, il tranche dans les vagues. Bleues, oui, tu as raison Joël, c'est joliment dit. Joël, il était tout rouge. Et pourtant, si vous le touchez, vous ne sentirez rien, rien de rien. Juste une petite fraicheur, un peu d'humidité. Rien à attraper.

     

    La ligne parfaite, droite, donc, se trace avec un crayon bien affûté. Crayons...Levez ! Nous levons les crayons. La ligne que vous allez tracer n'existe pas. Parce que dans ce monde, ici, les objets géométriques - la ligne, le cercle, tous ces petites bêtes si fines et si utiles... Plus tard. Oui, plus tard, Moma, t'inquiète pas, nous sommes toujours en classe avec une bonne heure avant la récré. Oh, vous pouvez rire, lui au moins il s'ennuie à découvert.
    La ligne n'existe pas plus que le vent ou la pluie. Dans ce monde des objets géométriques rien n'existe. Je vous l'ai déjà dit. Oui, vous me regardez, mais regardez plutôt votre chat, votre chien. Le vent ou la pluie, ils n'en ont aucune idée. Quelque chose tombe, et ça mouille comme l'eau. Quelque chose vient et secoue sans dents, sans pattes et sans griffes. Ca pousse et on pousse contre, ou on se glisse sous une voiture. Les chats et les chiens n'imaginent pas des choses qui n'ont pas de corps, pas de vie, pas d'être-en-soi. Je veux dire la ligne c'est comme du vide qui serait plein sans rien dedans...On l'aime bien, M. Pradine, parce qu'il s'en va des fois. Il est toujours là, mais plus. Il a été maître au Lycée, on dit. Et puis les chefs ne l'ont plus aimé. Il voulait faire l'école tout seul, on dit. On dit qu'il voulait plus de livres comme les autres maîtres et maîtresses, il voulait qu'on vienne lui dire quoi et comment. Ils l'ont fait partir, ils l'ont envoyé avec nous.
    Vous avez votre règle ? Règle...Levez ! On lève nos règles de bois.

     

    Parce que la ligne est droite comme le regard de papa quand quelque chose le contredit à l'intérieur. Ou qu'il cherche à dire quelque chose. Il a été bègue, mon papa. Il fait toujours attention à dire.
    Droit, c'est pas compliqué. Ca fait même un peu peur. Comme une cour où y aurait que des garçons. Une maison avec des parents toujours forts, toujours certains. Tracez. On trace. J'aime bien tracer. C'est propre, c'est net. Comme quelque chose de réussi.


  • Commentaires

    1
    pierre Bacchelli
    Mercredi 7 Avril à 11:44

    très belle réflexion  sur le tracer de la ligne droite ,vous m'étonnerez toujours par la puissance de la fin de vos poèmes , celui-ci , j'aurais dû commencer à le lire par la fin . Merci de continuer à nous offrir le plaisir de vous lire!!!!!!

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    2
    Mercredi 7 Avril à 13:19

    Et les lecteurs, comme vous, Pierre, m'étonnent toujours par ce qu'ils trouvent, quel est l'écrit singulier qui leur parvient à eux. En ce sens, je trouve que l'écrit est plus fort que le ciné. On est bien plus "actif", "créateur" de son texte que d'un film, parce que le film est plus "riche". D'où l'intérêt d'être concis, quelque part. Quoique. Ca dépend aussi du contexte et de son qu'on veut apporter...

    Merci Pierre...J'espère que la prochaine fois, vous aimerez aussi le début... happy
    Je plaisante, bien sûr.

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