• L'austérité, nouveau drone destructeur de sens

    Loin de la négation apparente apportée par certains au pouvoir, l'austérité vient prendre place dans un lexique biface où la signification immédiate et rejetée par les exploités, recouvre un deuxième canal de sens qui irrigue la masse d'images gratifiantes et diverses.

    L'austérité, nouveau drone destructeur de sens

     

    L'austérité, nouveau drone destructeur de sens'heure est au vocabulaire asservi. La langue mutine, libre et populaire n'a plus de valeur, quasiment plus d'existence. Les mots de l'infini commentaire qui irrigue le spectacle monté par la classe au pouvoir sont fabriqués dans des ateliers où n'avons pas droit d'entrée. Il en ressort un réel qui au mieux singe la réalité. Le plus souvent, il inverse la perception que nous en avons. Le salarié défendant son emploi est un trublion jusqu'au-boutiste ; les infirmières campant plus d'un an sur un trottoir pendant plus d'un an pour exiger des revalorisations des salaires minables qu'on leur concède, ne sont jamais sorties de l'occultation et du silence, les alternatifs deviennent l'ultra-gauche, les musulmans des djihadistes. Le langage tordu sous les pinces du pouvoir subit est implanté aux racines d'événements compris comme dérangeants, possiblement subversifs. Lesquels seront toujours nommées, inséré dans les formes de la novlangue.

     

     

    L'éviction rapide et brutale d'une cohorte de salariés avec une poignée d'euros d'ancienneté, six mois d'indemnités et un cahute du Pôle qui ploie sous l'asymétrie entres l'offre et les demandes, est nommé « plan social ». Une manifestation de salariés qui exigent des augmentations et l'abandon par les petits chefs du management de la terreur se voient conduite dans les fourgons de la maréchaussée après avoir été copieusement tabassée ; ceci devient une nécessaire « intervention sécuritaire ». Etc.
    Il serait, d'ailleurs, intéressant de faire un lexique de ces expressions qui confortent, donnent légitimité à l'exploitation la plus féroce. Exploitation que la classe dominante impose à l'ensemble des salariés et au-delà à toutes les populations périphériques, liées à cette maltraitance généralisée, chômeurs, malades, retraités, précaires et autres mal-logés, soit la très grande majorité de la population.

     

     

     

    Toute nouvelle, toute belle, l'austérité vient d'éclore. On aurait pu parler de contraction, de ralentissement, de récession, d'ailleurs parfois utilisée, mais le substantif gagnant fut austérité, sans nul doute certifié, imposé par la cohorte de conseillers et autres spin-doctors appointés à l’Élysée, ou à Matignon, tant il est patent que la presse reprend la pitance symbolique concoctée dans la France d'en haut pour la régurgiter à destination du plus grand nombre.

     

    L'austérité n'a pas été si mal choisie. Son double visage irrite d'un côté l'ultra-gauche et quelques pisse-copies égarés, tout en irriguant de l'autre le monde social d'autres significations apaisantes, valorisantes même.
    L'austérité, c'est aussi la rigueur, le travail sur soi conscient et déterminée. En pays austère, pas de place pour les feignants, les flâneurs, les flemmards et autres jean-foutres, l'assistanat dirait quelque cacique coiffé de l'UMP, aujourd'hui passé au service des multinationales avec bagages et carnet d'adresses. L'austérité campe sur une souffrance fière, elle nous parle d'ascétisme. On sent derrière elle l'esprit protestant du capitalisme, la haine de l'hubris, de l'immodérée dépense. L'austérité c'est une halte dans l'excès, une sobriété adulte, un cousin en somme de la décroissance. Il faut être spartiate pour pouvoir assumer l'austérité. Quelque part, ses pratiquants gagnent sinon une part de paradis au moins un brevet d'abnégation. Le sacrifice est collectif, social. Il définit et distingue enfin le peuple. C'est tous ensemble que ses adeptes formeront une élite. La majorité des austères aura la majorité.
    Au-delà de l'ironie, l'austérité s'inscrit bien dans ce vocabulaire nouveau qui prend le contre pied du réel pour venir abuser les esprits sur le plan symbolique.
    C'est toute l'impérialisme de la communication qui se joue et peut-être s'affirme là. Il s'agit de refuser le réel en lui opposant un simulacre qui minore l'évidence des ravages de « l'austérité » et offre une symbolique positive.
    Qu'importe que quelques mauvais esprits voient dans l'austérité une triste privation qui tomberait sur une population régulièrement arrosée et sans parapluie. L'austérité, sur le terrain du sens, n'est pas si négative. Au pire, si elle ne trouble pas les victimes, elle satisfait, conforte, absout, par les connotations positive qu'elle véhicule, les décideurs ainsi qu'une partie importante de la population qui voit là un retour aux privations patriotiques de la dernière guerre, ou une sanction méritée contre une jeunesse sans vertu et livrée au vice, ou encore une manière de lutter contre la prolifération de la horde étrangère qui doit, naturellement, subir une réduction drastique du soutien coupable que les autorités, les fonctionnaires et la gauche lui apportent.

     

     

     

    Ce nouveau missile de destruction sémantique apporte une nouvelle pierre au réel génétiquement modifié que construit le patronat avec le soutien constant et appliqué du politique et du médiacrâte. L'enjeu n'est plus d'assommer et de maîtriser, mais de bâillonner et abuser.

     

     

     

    Bâillonner. La création verbale visible et valorisée vient des usines du pouvoir. Le peuple est privé de parole, de légitimité symbolique. Il est réduit à l'état de masse. Masse qu'on est en droit de manipuler. Elle n'a pas de parole, donc pas de conscience, donc pas d'humanité réelle. On peut s'en faire le ventriloque sans scrupules. On ne s'en prive pas, à jets continus de sondages sur des sujets qui n'approchent jamais les vitales et sociétales inquiétudes de la masse des français. Au-delà des sondages, c'est une machinerie totale qui fonctionne 24/24 sur le terrain du « débat », de la « réflexion », de la « projection » et du « programme politique », via des lanceurs aussi divers que « C dans l'air », « On n'est pas couché », « Ce soir ou jamais », et autres émissions de l'infatigable Bouvard en radio. En radio également, les « talks » qui se multiplient pour poser sur le bon peuple les lunettes adéquates. Comme disait Carl Rowe, communiquant US, « aujourd'hui, nous inventons notre propre réalité ». Il parlait évidemment du réel le plus utile à son camp néo-conservateur US. Les mécaniques subalternes ne sont pas oubliées dans l'attaque généralisée sur notre vision critique. L'édition s'écarte de moins en moins de productions apolitiques ou d'ouvrages de résistants, rescapés, victimes, critiques exilés de ces régimes voyou, ennemis extérieurs bien commode, toujours communistes ou communisants. Hier l'URSS, aujourd'hui les états sud-américains qui cherchent une voie démocratique affranchie du joug de Washington, ou la Chine, dictature que l'élite US n'arrive pas à soumettre à son pouvoir. La presse, on le voit, massivement asservie par les aides – toujours libéralement données au plus servile, en l’occurrence Le Figaro- bâtit avec régularité le décervelé moyen et sur tous sujets multiplie les angles, toujours dans le panoramique déterminé par le pouvoir. Cette floraison de critiques systématiquement fallacieuses, à de rares exceptions, déboussole, fait taire, quand elle ne trompe pas. C'est là le but. Parler le peuple.

     

     

     

    D'autre part, anticipant les réactions, les jacqueries voire l'insurrection, la trinité patronat-politique-médias a doté son dictionnaire mutant d'une deuxième qualité.
    Abuser. L'austérité et ses frères drones destructeurs de sens, abuse de nous, et surtout nous abuse comme on l'a vu plus haut. Elle convoque de respectables significations en lisière du sens immédiat, du percuteur premier, que notre esprit perçoit, même si ce n'est pas vraiment conscient. Ainsi de tout le lexique du pouvoir. « L'intervention sécuritaire » effraie de la masse policière déchaînée qu'elle convoque. Mais le sécuritaire, au final, c'est quand même un peu de sécurité ; blottissons-nous sous le parapluie de la loi et de ses agents qui s'occupent de nous protéger.

     

     

     

    Il est dommage et irritant que beaucoup, et particulièrement les organisations censées nous défendre, reprennent un langage qui ne dit pas ce qui est et nous interdit de le penser.
    Peut-on attendre d'un parti, d'un mouvement quel qu'il soit, une action déterminée et efficace en faveur des exploités s'il ne peut observer le terrain qu'avec les lunettes de l'ennemi ?...

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Jeudi 16 Octobre 2014 à 18:32

    parler le peuple.

    C'est sans doute un point clé de l'évolution des différentes médias et des politiques pendant les trente dernières années.

    Le niveau de compréhension du peuple c'est réduit comme peau de chagrin. Dans nombre de publications le nombre de mots différents est volontairement limité.

    Austérité est à la limite du compréhensible, mais à force de l'entendre il est essentiel de le placer dans la conversation autour de la machine à café. Dès lors bien sûr que oui, l'austérité est là je vous le dis.

    2
    Vendredi 17 Octobre 2014 à 09:04

    Effectivement, à force d'être assigné à l'inexistence le peuple voit sa volonté vaciller et c'est tout bénéfice pour la Caste. Je n'avais pas constaté la baisse du nombre de mots utilisés, par contre, dans les publications, sans doute parce que je ne lis quasiment toute cette boue informationnelle, sauf ce qui me représente peu ou prou. Ce serait peut-être à étudier avec des instruments d'analyse de contenu des textes et des échelles de langue, type Dubois-Buyse, Sociologues universitaires à vos marques !...

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