• L'accident

     

     

    L'accident

     

    L'accidentout le monde le dévisageait. Leur faces fermées ne cessaient de l'accuser, d'en vouloir à ce raté, ce minable.Regardez-le, soufflaient-ils dans son dos, oser marcher dans notre espace. Mérite pas, mérite pas du tout de marcher sur ce trottoir. Ils allaient bientôt se dépouiller de l'instinctive courtoisie, l'élémentaire respect, lui tomber dessus et lui donner. Lui donner ce qu'il méritait, le basculer là dans la rigole à côté de ce rat crevé. Et rouler, rouler là, en finir, dans la rigole.
    Mais qu'est-ce que...Qu'est-ce que c'est, cette putain de vie qui me. Il se frotta le visage, sentit sa peau douce et froide.

     

    Rasé, méticuleusement rasé, il avait passé la veste qu'il gardait sous le plastique du nettoyage à sec depuis des mois. Il était arrivé devant sa porte vers midi, entre midi et deux c'était plus commode pour elle.
    A la porte, elle le regarde d'un œil creux, un coin de lèvre remonté. Bientôt, elle sourira et tout recommencera. Il les sent avec lui, pour lui, ce creux, ces lèvres. Enfin finies les nuits seul à même pas pouvoir se branler, la tête où ça défilait à couper le souffle, la migraine, la verge insensible, comme morte, morte à elle qui n'en voulait plus. Il a remonté la pente. Il l'a rejoint. Elle se tient tout prêt de lui quand il entre, bon dieu qu'il aime ses fossettes. Et ces yeux qu'on a envie de leur faire l'amour, rien qu'aux yeux. Tony n'est pas prêt, tant mieux. C'est son jour mais le gamin, leur fils aimé n'est pas prêt. Il traine toujours comme si son inertie pouvait faire qu'il n'aille pas chez papa ou chez maman, mais retrouve la vie d'avant, la vraie vie à trois.
    Qui en voulait de cette rupture, de toute façon ? Il n'a couché qu'une fois, une seule. La fête, l'anniversaire. L'alcool. Obligé. On buvait du punch, voilà tout, et cette fille était là. Quelqu'un avait mis de la musique. Voulait juste voir, juste plaire, draguer un peu. Rien de rien, aucun souvenir même de toute cette boue, d'ailleurs elle a changé de service. Il entre dans l'appartement en touchant à peine le sol, se retourne, l'air est parfumé presque dense comme de la chantilly. Elle est derrière lui, elle va poser sa main, sa petite main d'oiseau sur son épaule. Il se retourne et trouve ses lèvres tout de suite, comme une clé sa serrure. Froides. Elles se décollent à peine effleurées et vient la gifle. Espèce d'ado. Pauvre crétin. Il sent le coup avant d'avoir vu le geste, c'est possible ça, non, il sent le regard de Noémie qui s'est durci. Un roc qui lui roule dessus, à cet empoté. La porte claque, tu verras Julien la semaine prochaine, tu ne comprends rien, rien de rien, alors pour l'élever tu repasseras quand tu seras capable. La porte claque, claque sur lui.

     

     

     

    Il marchait dans la rue du Gros, croiseur chancelant entre les touristes affairés et bruyants de la fin d'été rouennaise. Toutes ces voix le moquaient. Il déboucha sur la rue Jeanne d'Arc perpendiculaire, piétina pour attendre le feu vert. Un scooter surgit d'en face, le gars roulait plutôt vite, en pleine rue piétonne. L'indignation s'écartait vite fait. Le scooter déboula sur l'avenue à petite vitesse, quand même, mais sans ralentir. Un des dernières voitures tentait la traversée du carrefour, s'excusant presque de faire attendre la meute passante. La C3 pila trop tard, le deux-roues l'avait heurté à l'aile. Le motard vola et s'écrasa sur le capot, avant de glisser et se redressa, plutôt souple, plutôt indemne. Le casque dissimulait son visage, mais ses hochements de tête ne sentaient pas l'adepte du zen. Un bonhomme charpenté, la quarantaine plus épaisse que le motard, sortit de la C3 et fonça sur le motard, pour s'arrêter à deux mètres.
    Les gens passaient d'un bord, de l'autre, jetant qui un regard, qui un sourire. De l'autre côté du carrefour, dans la diagonale, là où reprenait la rue du Gros, un homme se tenait planté comme lui, devant le spectacle. Il regardait sans regarder, sa tête piquant sans cesse vers la rue au loin ou les passants, avant de revenir à la scène. Les mains dans son blouson, le visage inexpressif, il suivait le match, décontracté. Manque plus que la bière, hein, et les cacahuètes.


    Le conducteur, toujours à deux mètres de distance, récapitula pour le motard les phases de l'accident, avec ponctuations. D'une taille à peu près semblable à son vis-à-vis, l'ossature plus fine, plus jeune sûrement, le motard avait gardé son casque. Il ne semblait pas blessé par sa chute. Ses répliques, brouillées par le casque, demeuraient incompréhensibles. La situation semblait stabilisée, les voitures contournaient, les passants passaient obstinément quand le feu leur donnaient permission. Personne ne faisaient plus semblant de prêter attention. A part l'autre, de l'autre côté. Avec son blouson fauve à la fois chic et passé de mode, il semblait toujours lancer des paris sur l'un ou l'autre. L'automobiliste soulignait encore ses arguments rancuniers. Après tout, il fallait bien l'appeler la victime, le scooter s'étant jeté sur sa voiture. Et il comptait bien en profiter. Bien échauffé, maintenant, il en venait au cœur du sujet, la carrosserie, chapitre pécuniaire. Le doigt censeur et menaçant, il exigeait du motard ses papiers, surtout l'assurance, parie que t'as pas d'assurance, hein, salopard ! Penché sur son engin, le motard se taisait, passait la main sur la roue anormalement pliée, comme s'il pouvait la redresser par la force de la pensée. Les propos, la main péremptoire de l'automobiliste ne l'intéressaient plus, même si sa tête avançait ou reculait quand le bras, le doigt de son adversaire faisaient mouvement vers lui.
    « Tu vas m'écouter quand je te parles, guignol ! » balança l'homme à la C3. Joignant le geste, sa main s'ouvrit, traversa le no man's land et bouscula le motard. Dans le flot des passants quelques bras morts s'improvisèrent, une poignée de rires même, quand le plus fin s'étala sur sa moto. Il se releva en secouant la tête.

     

    Lui, regardait l'entomologiste qui s'attachait à l'évolution du match avec un détachement scientifique devant ce mode d'animalité nouveau. Une froideur mesquine, calculatrice à l’œuvre au lieu de réagir, d'aller les séparer, au lieu d'anticiper bassement de drôles de bénéfices.
    Lui pouvait simplement s'écarter, se retirer, chercher ailleurs une autre journée moins foutue. Simplement partir. Quelque chose préférait rester, rejoindre cette sensation de défaite, d'abandon qui le tenait tout entier avant qu'il ne tombe sur ce carrefour. Elle n'était pas partie, oh non. En retrait, elle décolorait la scène, l'imprégnait de toute sa force négative. Sa tête perdait le fil, la scène perdait sens,  par instants il ne savait même plus où il se trouvait.


    Le motard repoussa à son tour le conducteur, qui trébucha, jura et se frotta le nez en se redressant. De l'autre côté du carrefour, l'homme ne bougeait plus, les mains au fond des poches, il baissait la tête. La faim, c'est ça ? L'odeur du sang, elle monte, elle monte, oh oui, et tu l'as sentie. Chacun pour soi et que le meilleur cogne. Tu te crois un homme, sans doute, ici tu n'es qu'un charognard.
    Lui vint lui l'idée de crier au feu, ou quelque chose dans le genre. Bousculer un passant, pourquoi pas une bousculade générale, ça calmerait tout le monde. Il ne pouvait faire plus, sincèrement quelque chose tombait en lui, l'alourdissait de secondes en secondes, l'immobilisait là, au pied d'un feu clignotant.


    Le conducteur avait chargé mais son poing velu ne rencontra pas la mâchoire espérée. Le motard s'écarta en le repoussant des deux mains. Emporté par l'élan, l'autre s'en alla racler le bitume. Saignant d'une main, il se releva. Sa rage tenait encore debout. Il chargea à nouveau sa cible, sans un mot. L'adversaire, le corps tassé, n'aspirait à rien même si les passants faisaient à nouveau public. Il allait se faire rouler dessus par quatre-vingt kilos de fureur, et l'autre qui ne bouge pas, bon dieu, mais tu attends quoi, espèce de voyeur ?!
    A une seconde et un mètre de l'impact, le conducteur se redresse très vite et lance une jambe vers l'avant qui vient s'encastrer dans la poitrine du tank humain. Râle bref, le tank s’immobilise, recule. Main crispée sur l'estomac, grandes aspirations rauques, pénibles. Ses yeux regardent l'adversaire et cherchent quelque chose, quelque chose qui. Deuxième coup de pied, dans les côtes. Cri bref, qui s'éteint au moment même du choc, la douleur est trop grande. Il titube, l’œil dérive, s'éteint. Recule, recule encore, bouche grande ouverte, main droite en appuie sur le côté, tout son corps enroulé sur la souffrance.
    Lui sait, lui sent la suite, comme ce petit nombre de passants qui ralentissent et flairent. Comme l'autre là-bas, comme ce vampire qui a vu, qui aurait pu. Pas un zeste d'humanité. Réplique de ces millions d'êtres qu'on dit humains et qui ne sont, en réalité, tout le temps de leur misérable vie, que des. Des goules affamées du chagrin des autres.

     

    C'est au tour du motard d'avancer. Il cogne au visage, du coude. Une arcade de l'automobiliste cède aussitôt. Il baisse la tête,se frotte, mais le sang s'enfuit quand même. Au fond du brouillard, une surprise, une drôle de surprise. Il est pâle. Sa colère est partie quelque part, on dirait, va savoir où, pourra plus la récupérer. Lui regarde la tache de sang sur la chemise de l'automobiliste. Elle grandit et il frotte pour rien, cet idiot. Ferait mieux de. Ce gars en face est un bagarreur, tu le vois, t'es content, hein. Là tu es concentré. Un pauvre type va se faire démolir bien pire que sa bagnole et toi tu comptes les gouttes de sang, j'imagine.
    Tombé à genoux, l'automobiliste bredouille on ne sait pas trop quoi. Les passants continuent à défiler, ça klaxonne dans la rue Jeanne d'Arc, avec toutes les bagnoles qui contournent au pas, l’œil collé à la scène. On va l'avoir cet embouteillage monstre et les flics bientôt, ramasseront tout ça, direction les statistiques et les cadres d'acier de la loi. La loi, mais quelle loi fait qu'on passe devant un pauvre type à terre, tandis que l'autre..? L'autre tourne et retourne, devant et derrière sa proie. Sa proie, c'est sa proie, tu le sens bien ça.
    Le prédateur grogne toujours sous son casque. La proie lève la tête vers le son et une gifle la ranime. Elle se redresse, se relève tout à fait. Le motard sautille, recule, avance de nouveau. L'automobiliste pourrait trouver de l'aide, il pourrait le croire et c'est ce qu'il croit, oui, sa tête tourne d'un côté à l'autre. C'est un poing ganté qui le rejoint. Le nez pisse le sang aussitôt. Le motard attrape aux épaules l'ennemi sonné. Son genoux remonte à l'estomac. Même plus de cri, de râle, de souffle, juste un homme plié. Plié en deux parties qu'on pourrait casser comme du bois mort, hein, tu le vois ça et tu ne dis, tu ne fais.

     

     

    A terre, l'automobiliste, replié sur lui-même. Lui ne le regarderait même plus, il ne devrait plus regarder ça, mais cette faiblesse minable, cette tête qui ne sait à quel providence se vouer, ces gestes de scarabée sous la flamme. Le bruit est assourdissant, sur la rue Jeanne d'Arc les voitures donnent du klaxon, passent le museau avec le feu vert, s’arrêtent devant la foule, reculent même. L'embouteillage s'affole. La foule serpente, se love autour des dieux anciens jetés ici pour cette figure païenne, cette danse d'animaux bien plus cruels que les animaux et je te vois, ah je te vois, tu baisses la tête mais tu y reviens. Et part, et revient la foule comme un corps qui pourrait menacer, qui pourrait tout écraser, mais quelque chose la prend aux entrailles et la voilà perdue, éperdue, à saliver, à cracher, ah mon dieu, qu'est-ce qu'il fait ?!

     

    Le motard saute à cheval sur l'automobiliste au sol et le gifle, lui enserre le cou de ses mains gantées. La vie de l'autre s'est réfugiée dans ses prunelles. Sa face est rougie du sang ou de l'asphyxie.
    Lui, la bouche ouverte, pourrait se mette à crier ou à prier. Mais il ne sait pas, ne sait plus grand-chose. N'arrive pas à se décoller de ce qu'il voit, comme les autres. Comme les autres qu'il sent autour, tout autour à râler comme un immense chien de meute. Et le motard donne un violent coup de tête. Du sang gicle et le casque se redresse, maculé. L'automobiliste ne bouge plus. Lui sait, maintenant que c'est terminé et les autres aussi qui s'écartent leurs bouches pleines de soupirs, une terrible fatigue sur leurs épaules, qui les pousse vers le dehors. Ils s'en vont tous, ils savent bien que c'est fini, toi aussi tu le sais. Mais où es-tu ? Tu n'as pas signé la fin, tu t'es défilé, tu t'es renié. Mais regarde, regarde, bon dieu, tu es seul où que tu te sois caché.

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Jérôme
    Samedi 5 Novembre 2016 à 08:51
    OUF ! Ça claque comme un coup dans l'estomac, dénonce l'indifference aussi. Beau texte, violent, mais beau.
      • Samedi 5 Novembre 2016 à 09:43

        Une ambition s'est imposée très vite : mêler le ressentiment et l'indifférence, qui s'alimentent dans la violence sociale. Bien vu, Jérôme...

    2
    lilo
    Vendredi 3 Mars à 16:51

    « Direct Live » Excellente écriture d’instants T. Petits meurtres ordinaires. Cafardeux  cafard au ‘blouson fauve chic et passé de mode’ tout juste sorti du plastic pressing, Toni, qui vient de se faire aplatir par Noémie, transfert  sa propre mise à mort sur le combat, reflet de sa vie de coups.Mal gérés. Mal dits. Mal digérés.  Tout au moins c’est ma perception. Compliments

      • Vendredi 3 Mars à 20:16

        Oui, Lilo, on est dans l'instant. L'écriture joue souvent avec le temps, sans doute parce que la mémoire est non linéaire, la mienne et a perçu des impressions plutôt qu'un déroulé chronologique, sur cette histoire. Merci.

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