• Don DeLillo fractales

     

     

    Après avoir lu l'admirable Zéro K de Don DeLillo, je voulais en dire quelques mots, mais je ne savais comment saluer l'impression de profonde unité entre la langue de l'auteur, le récit et les problèmes fondamentaux qui sous-tendent ce roman.

     

    M'est venue l'idée de prendre une page au hasard, en faisant le pari que comme les fractales, une seule page refléterait l'ensemble du livre.

     

    Don DeLillo fractales

     

    Don DeLillo fractales ce moment du récit, le « héros » visite les entrailles du complexe de cryogénisation en compagnie de Ross, son père. Ce père, pilier de l'entreprise, vient de faire l'impasse sur la cryogénisation, laissant ses convictions au vestiaire et son épouse partir seule vers la non-mort.

     

     

    Précision : je n'ai commenté que les phrases qui me semblaient significatives.

     

    Pour lire la page complète, voir après le commentaire.

     

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    « Vitrification, cryoconservation, nanotechnologies. »

     

    La première phrase énonce le cœur du livre : la technologie agissante et les techniques qu'elle induit.

     

    « Chéris le langage, pensai-je. »

     

    La phrase deux entre en contradiction frontale avec la première. La première n'offre aucune aspérité, pas de verbes, pas de marqueurs temporel ou sensible. Le premier mot de la deuxième parle d'amour. Et pas n'importe quel amour : celui du langage. Langage comme expression, incarnation de l'humanité dans son imperfection et ses limites mêmes. Toute la tension romanesque de DeLillo s'exprime là entre la technologie « qui déferle sur le monde » comme il l'affirme ailleurs dans le roman, et le langage, l'humanité débordée. La phrase deux est une injonction, la première un fait, une évidence. Les termes de la rivalité sont là. Pour se (re)trouver l'humanité doit se mobiliser pour ses valeurs, son instrument/univers langagier qui la fonde.

     

    Les deux phrases sont très courtes et affirmatives. C'est comme ça, et c'est le trouble, l'écriture de D. DeLillo. Il martèle des évidences qui ne le sont que dans le cadre du langage, de sa fiction, de cette page. Énoncer revient ici à dénoncer, par la confrontation surgissant entre l'impératif si sensible « Chéris » et le jargon technique tombant comme une pierre dans la première phrase. Le tout compressé, compacté dans l'espace minimal de deux courtes phrases. Boum !

     

    « Laisse le langage refléter la recherche de méthodes encore plus obscures, jusqu'au niveau subatomique. »

     

    Phrase trois. L'injonction assigne une fonction de décryptage. Poursuivre le sens non pas des artefacts technologiques entourant le personnage central, mais de cette débauche technologique vouée à vaincre la mort. Éclairer les « méthodes obscures » d'intervention sur la mort et la vie. Les mots, toujours les mots, peuvent seuls donner vie à l'humain dans un espace où la mort tient toute la place. Ils détiennent un poids, une puissance qui surpasse la sensibilité.

     

    « C'était faux mais il me fallut un moment pour renoncer à cette idée. »

     

    Phrase 4. Mode affirmatif toujours, confirmant la force des mots qui peuvent s'imposer longtemps à ce que les sens peuvent livrer. Le mode lui-même ne permet pas le doute tout en exprimant le doute du personnage. Il n'y a pas d'erreur, il s'est trompé. Forme récurrente dans l'écriture de DeLillo, instaurant une stabilité de surface, quant aux perceptions du personnage, qui laisse travailler en-dessous et sur la durée une incertitude fondamentale.

     

    « C'était des vies en suspens. »

     

    Phrase 5. Affirmation qui se contredit elle-même, encore une fois. Le neutre « c'était » induit l'idée que le personnage, par le regard du père, Ross, observe des choses, mais affirme que ce sont « des vies ».

     

    « Ou les carcasses de vies irrécupérables. »

     

    Phrase 6. L'auteur reformule, en quelque sorte, la phrase précédente, en lui donnant le sens qui ne pouvait apparaître dans la phrase antérieure. Il ajoute « irrécupérables », ouvrant ainsi sur le dilemme central du livre, les personnes cryoconservées sont-elles encore vivantes, et fait écho au malaise général du « héros » qui n'arrive pas à penser ces « vies » seulement suspendues.

     

    « Comment les appelez-vous ? »

     

    Phrase 7. Le père du héros enfonce le clou, les non-morts, les cryogénisés doivent avoir un nom, un nom général, un nom d'espèce. Ils ne sont rien sans nom.

     

    « On nous a dit de les appeler des hérauts. »

     

    Phrase 8. Rappel indirect des «méthodes obscures ». Celle qui parle s'exonère de la responsabilité de nomination avec le pronom le plus neutre, « on ». Elle se présente comme un rouage agit par une autorité impersonnelle. Ce qui désagrège la majesté des « hérauts » désignés pour nommer, entre autres. La construction affirmative toujours, de la phrase exacerbe la tension entre le propos laudateur et la procédure impersonnelle qui l'accorde. Les noms, seuls porteurs de sens, sont minés par l'instance qui les fait exister.

     

    Suite du dialogue. A noter la récurrence des « Ils » qui englobe les vies suspendues dans un pack global niant leur différences, leurs personnalités, leur singularité. L'impersonnelle procédure accompagnant la technologie à l’œuvre mine le langage, place la compréhension du héros, le sens qu'il donne et celui qu'à travers lui nous captons, dans une schizophrénie permanente entre la réalité proposée et celle qui est effectivement décrite.

     

    « Pensant à Artis, la voyant, déterminé à l'accompagner. »

     

    Phrase 9. Le héros observe son père et s'identifie à lui au point qu'il n'a pas besoin de prénom, pronom pour le désigner. Un participe présent qui induit la durée. Durée du sentiment paternel qui traverse ainsi toute la scène, toute la page et bien au-delà, comme une douleur lancinante. Obsession que l'absence de pronom, prénom étend au héros. Lequel, effectivement, pleure sa mère qui subit la cryogénisation.

     

    « Mais il avait reculé. »

     

    Phrase 10. Ross, le père du héros, ne s'est pas fait cryogénisé. Il a « reculé ». Contrairement à ses postures et ses discours. Tous les mots qu'il accumule pour soutenir le laboratoire et la démarche de sa femme, l'identification qu'il a manifesté, son investissement financier, tout ça reste lettre morte. Il ne se fait pas cryogéniser. Il n'a pas douté, il n'est pas parti, il n'a pas modifié sa décision. Il a reculé. D'une certaine façon, il est revenu à un état antérieur. Lequel état – sa vie ordinaire - offense non seulement l'espace de cryoconservation où il est presque roi, où la non-mort qu'il saluait est reine, mais lui fait quitter la trajectoire que le verbe lui-même lui assigne.

    Toute la déception du fils surgit là. Toute l'assurance qu'il pouvait trouver dans la détermination précédente du père lui est retirée. Il se retrouve seul dans l'antre de la technologie, avec seulement les mots pour trouver place entre sa vie et la non-mort qu'il explore.

     


  • Commentaires

    1
    KZa
    Mercredi 7 Février à 13:54

    "Chaque fois que j'ai lu Shakspeare, il m'a semblé que je déchiquette la cervelle d'un jaguar" déclare Isidore Ducasse. Quant à vous Alain vous passez au microscope électronique les cristaux figés du cerveau de Don DeLillo !

      • Mercredi 7 Février à 19:32

        Voilà une citation fort belle, KZa, Je serai un peu présomptueux de croire que j'ai pu disséquer DeLillo, mais si  vous estimez que j'ai un peu rendu compte de ce qu'il crée, ça me va. smile

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