• De la bibliothèque au "troisième lieu"

     

    Sur la progressive marginalisation à l’œuvre du livre, dans l'espace de ma bibliothèque, sommée de devenir le vecteur d'une offre culturelle perpétuellement renouvelée et diversifiée, pour favoriser avant tout l'échange, le lien social...

     

     

    De la bibliothèque au "troisième lieu"

     

    Troisième lieulimenté par le petit stock de livres de mes parents et les albums qu'on achetait au camion itinérant de l’Épargne, je n'ai eu à piocher dans les rayons des bibliothèques qu'en fin de lycée. J'ai continué à la fac, sans forcer, m'astreignant plus ou moins à lire l'important de bibliographies sociologiques à rallonge qu'on nous donnait, avec les descriptifs de cours à venir. Chacun devait y trouver son compte. Les profs administraient la preuve de leur érudition, à charge pour nous d'ingurgiter les bases et les théories en vogue du moment.

     

    Je suis passé des B.U au BM, jusqu'à atterrir dans la médiathèque Mitterrand, sise au centre de Sète. Visiter la bibliothèque – je persiste à dire « bibliothèque » - est une des premières choses que je fais dans chaque ville où je m'installe. Je sais que j'irai retrouver ses livres très vite et que ses rayons me deviendront familier.

     

    J'aime flâner dans ses allées. Les couvertures me font signe comme les fleurs au bord d'un chemin. Parfois, je sais ce que je cherche. Je le retire de l'alignement et je me pose sur quelque chaise ou fauteuil, au calme. Je lis plus ou moins longtemps. Parfois je repose le livre, parfois je l'emporte, parfois je sors mon ordinateur et j'écris ce qui vient.

     

    Je me souviens d'une bibliothèque où on avait installé des boxes de lecture ou de travail, pour deux personnes au maximum. J'aimais ce retranchement, cette destination du mobilier, de l'espace à la lecture. On n'est jamais assez au calme dans une bibliothèque, comme dans le clos de son esprit qui rebondit lentement d'un ouvrage, d'une page à l'autre. On est concentré sur sa propre quête parce que l'espace et les visiteurs comme les professionnels respectent et favorisent le temps de la lecture, de la découverte, ou de la flânerie d'un bouquin, d'un revue l'autre.

     

    Nos vies pressées et bousculées ont plus que jamais besoin du silence et de la distance que demande le livre ou la revue. Le temps de sentir une inclination nouvelle pour un auteur, pour la pertinence d'un article, la puissance d'une fiction. L'analogie la plus proche de la bibliothèque est le voyage en train. Le temps s'annule, en voyage. Il reprendra force et signification à l'arrivée. Rien ne résiste, rien n'espère ou ne regrette, en train. L'esprit est vacant, prêt à s'imprégner, désireux même de suivre les lignes d'un texte nouveau, ou de revenir sur de vieilles traces.

     

    Cette lévitation au sol qu'est le plaisir de lire tranquillement, de découvrir sans effort autre que les associations d'idées que notre esprit au calme invite, forme l'essence de la bibliothèque. Elle n'existe que grâce au calme qui circule dans les lieux consacrés au livre. Ce n'est pas un silence de cathédrale. Il ne tombe pas du ciel, ni de la noblesse du bâti ou du sacré présumé qui serait présent dans les lieux. Il tient à l'attention active que nous portons les uns et les autres à ce détachement momentané, veillant à ne perturber personne tout en restant ouvert à l'échange, dans une communauté consciente.

     

    Toutes les formes d'intérêt pour les livres se mêlent, dans une bibliothèque. Lecteur assidu, lecteur cherchant une diversion, une plage de calme après le travail, lecteur peuplant son inactivité, lecteur cherchant à surmonter son handicap par le côtoiement du livre et des autres à travers eux, lecteur âgé cherchant à rester dans le monde...Tout un chacun désirant découvrir, se cultiver, rêver ou oublier dans les livres et l'espace qui leur est consacré. Retrouvant tous, dans ce silence peuplé, une ébauche d'égalité dans le goût pour le livre.

     

     

     

     

    Il est venu une idée aux responsables nationaux des lieux de lecture. Évidemment dupliquée en cascade vers les grandes et petites bibliothèques. Elle fut importée des USA. Nombre de responsables ont les yeux mouillés par la simple évocation de cette partie du monde, depuis que leur credo est le tout-marché. Le reste du continent américain étant au mieux superflu, au pire une ombre nuisible face aux 50 étoiles de la Star Spangled Banner.

     

    Bibliothèque « 3ème lieu », voilà l'idée. Elle a surgi dans la tête de Ray Oldenburg, professeur de sociologie urbaine Pensacola, Floride, dans les années 80. Ça fait donc quelques années qu'elle fait son miel de réunions d'experts désignés par les autorités, en réunions de notables s'affirmant, devant micros et stylos des scribes de news, modernes et progressistes, naturellement, pour imposer leurs volontés.

     

    L'idée de « troisième lieu » postule que la bibliothèque est le troisième espace de socialisation après la maison et le travail.
    Dans la bibliothèque se nouent des rencontres et des échanges, elle serait un lieu de vie sociale comme le sont la maison, l'entreprise et bien d'autres. D'une manière générale, le raisonnement formellement acceptable, mais fondamentalement injuste.

     

    Comme l'entreprise, d'ailleurs, la bibliothèque donne normalement la primeur à l'activité et/ou l'élément qui est sa raison d'être. Dans l'entreprise, la production, dans la bibliothèque, le livre. Lequel livre – ou revue – nécessite le silence pour être découvert, parcouru, apprécié ou non. Le livre en bibliothèque n'est pas un prétexte favorisant les échanges – du moins aux yeux du consommateur - , comme peut l'être le bar pour les clients, ou la MJC, pour les inscrits qui y pratiquent diverses activités. On vient pour se cultiver – ce mot fait presque décalé, à l'époque des Hannouna et des achats compulsifs ou distinctifs et c'est bien pour ça qu'il faut le garder et le brandir à bon escient pour troubler le cours mercantile et picorant des barbares... -, trouver du savoir et de la sensibilité, une aide pour comprendre et rêver, discerner sa place au monde, son être profond, ou être surpris et s'envoler sur les lignes d'un auteur nouveau. A partir de ce fondement, il y aura échange, ou pas. C'est un plus possible, ce n'est pas la direction visée.

     

    Le concept de « troisième lieu » vient du constat que les échanges, les contacts ont décliné avec la vie urbaine, l'isolement croissant des individus, la peur et la violence éventuelles qui leurs sont corrélatifs. Pour dépasser « la foule solitaire » (cf Friedmann) les autorités doivent multiplier les lieux de sociabilité. Alors même que les habitants eux-mêmes ont déjà générés et/ou investis nombre de lieux propices aux inter-actions. Centre socio-culturels, cafés, restaurants, associations, clubs, collectifs, mouvements et que l'isolement, la méfiance, la difficulté d'échange ne font que croître. Donnez des skis à quelqu'un et il sera prêt pour les noires.

     

    Dans tous ces lieux doit se retisser du lien, se forger les inter-actions nécessaires à un groupe humain pour affirmer ce que refusaient et refusent les ultra-libéraux (Maggie Thatcher) : il existe une société, les individus ne sont pas des atomes livrés à eux-mêmes, et quand ils risquent de le devenir ils tentent de se retrouver, font tout pour ça. Instinct grégaire. Refaire du lien social. Favoriser la rencontre et la conversation, le contact, qui eux-mêmes, généreront d'autres contacts et conversations, ainsi de suite pour une socialité ininterrompue.

     

     

     

    Décision sans doute prise par les responsables de l'agglomération de Thau, qui supervisent la médiathèque. Encouragés par les autorisés à s'autoriser. La bibliothèque, creuset de toutes les médiations. On y cause sans cesse, on se congratule à tue-tête, rarement sur un livre ou une revue, d'après ce que je capte. C'est merveilleux. Comme un hall de gare, ou un bistrot à l'heure de l'apéro. Et je n'ai rien vraiment rien contre ces établissement, quand j'attends un train, ou que je papote avec des amis dans un bar convivial.

     

    Consultation populaire sur la transformation d'une institution vouée au livre en carrefour de concerts, ateliers divers, conférences et animations pour grands et petits ? Je n'en ai pas entendu parler. Quoiqu'il en soit, ma bibliothèque a donc été mutée en « 3ème lieu ». Un espace polymorphe ou se croisent des lecteurs adultes, des enfants, avec un bruit de fond permanent ponctué de cris ou d'interpellations diverses qui rendent la lecture de quoi que ce soit souvent difficile. On a maintenant des espaces divers ou les rayons semblent superflus. Des salles dotées d'albums et d'écrans animés/surveillés par un ou une employée normalement voués à conseiller, aider les lecteurs, salle d'accueil à moitié bar avec ses tables de bistrot, une salle « forum » pour conférences de toutes sortes, projections de films, animations diverses. De salle de lecture proprement dite, il n'y en a plus qu'une, qui abrite les revues. Son calme relatif est menacé, sans doute par l'arrachage sauvage des pages intéressantes par des lecteurs égoïstes, mais surtout parce qu'elle est régulièrement fermée à la lecture, réservée à autre chose, avec chamboulement du mobilier pour l'adapter à d'autres usages, réception d'auteurs à succès, vernissages divers, ou accueil de groupes sur des thèmes/travaux multiples. On sent bien que cette grande salle avec ces revues uniquement vouée à être lues par des gens plutôt concentrés ennuie les tenants de cette dynamique perpétuelle d'agitation censée susciter de la sociabilité, restaurer du lien social. J'aimerais d'ailleurs si quelque étude à été faite pour évaluer quelle est la réalité des « liens » tissés par cette effervescence aussi changeante que continuelle.

     

    En tous cas, pas de salle accordée à ceux qui viennent lire, écrire, réviser en solo. Il faut être en groupe. Sociabilité. Échange, vous dis-je. Dans les salles où persistent des lecteurs, où on trouve encore des livres, on a aussi installé des fauteuils. Et les gens, évidement tentés, s'installent pour bavarder comme dans la rue, comme à la maison, pendant que vous slalomez entre les maigres rayons, concentré pour ignorer les bavards. Brassage permanent et bruit de conversations sont évidemment là et plutôt forts, mais c'est une perturbation qui fait du lien, comment faut-il vous le faire dire ? Je me suis vraiment senti un peu demeuré, un peu rassis face à certain(e)s agent(e)s de l'établissement, tentant de me convaincre du bien-fondé du changement, de la modernité, de la fin des églises du livre.

     

    Troisième lieu. Passage permanent, animation permanente, boucan permanent. Le progrès.
    L'atmosphère est MJC et les rayons sont étiques. Forcément, entre l'alimentation des rayonnages en CD musicaux, films et docs et les conférences, expos, exposés et autres vernissages permanents, les subventions publiques ne suffisent plus à acheter que le minimum syndical de ces bons vieux bouquins. On dirait que la médiathèque n'a même plus assez d'argent pour remplacer ses chariots de transports de livres. qui grincent horriblement entre deux conversations, ou ponctuent le monologue d'un qui parle à son portable.

     

    Troisième lieu de tchatche. La médiathèque Mitterrand réussit là un sans-faute. Provisoirement, espérons-le la Passerelle, la véritable MJC est fermée, mais pas d'inquiétude la médiathèque assure derrière.

     

    Les esprits les plus ouverts à la modernité, aux commandes des ouvrages et de l'argent public, doivent estimer, de plus, qu'acheter des ouvrages papier, en pleine époque de dématérialisation, c'est définitivement ringard. Pis, les mettre en valeur et à disposition dans des lieux qui leurs sont consacrés, les ouvrir, les parcourir, discuter autour, ou travailler avec, et s'en trouver parfois changé, est tout simplement une façon de considérer le livre et la lecture qu'il convient de limiter, comme on limite judicieusement la durée de vie de certains appareils, ou miséricordieusement l'existence de certains patients en phase terminale.

     

     

     

     

     

    Ils ont bien compris, nos décideurs, que la modernité nous vient toujours des USA et que la bibliothèque d'avant n'existe plus depuis longtemps, avec son silence de sanctuaire et ses rayons pleins de papier aimant la poussière, ses lecteurs pris dans leur lecture et ses bibliothécaire à l'attention discrète et complice. Nous sommes de passage. Eux en haut ont une largeur de vue qui nous manque. Forcément, nous sommes en bas. Ils ont compris que chacun ne rêve que de sauter d'un film à une conférence à l'autre, du bar à l'informatique, du rap au tricot, de la radio-astronomie aux dédicaces de mangas, du rayon world music à l'espace bisounours, picorant par ci par là sans plus ouvrir un livre, si ce n'est pour l'effleurer façon fast-checking.

     

    Personnellement, je me demande même qu'est-ce qu'on attend pour pousser les rayons dans un coin et les entourer d'un de ces cordons colorés qu'on met pour prévenir de travaux en train. Fermeture définitivement en cours, ça serait délicieusement paradoxal, non ? On pourrait même pousser les murs, tant qu'on y est, Ouverte en plein vent, la vieille bibliothèque avec ses bouquins en papier aura vécu. Ce sera un troisième lieu de passage formidable. Les personnels rameuteront bientôt sur l'esplanade devant l'entrée. Ils paieront de leur personne pour donner un avant-goût des animations à l'intérieur. Bientôt on fera des feux de joie avec les bouquins de philo et de fiction que personne ne lit, et on laissera petits et grands choisir de brûler ce qu'ils veulent, tout ce papier inutile, pour la Saint-Jean ou les Joutes.

     


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