• Circonstances entourant la création de "Il pleut bergère"

    Petite fantaisie pour jour de pluie.

     

     

    ucie, elle s'appelle. Ça fait deux ans qu'on est dans la même classe. Elle est plutôt grande et gauche. Un peu gourde, aussi. Elle se trimballe une mèche de trois mètres, on ne voit quasiment pas ses yeux depuis des mois. Voyez le tableau. Enfin moi, si je lui torche ses exos, c'est pas pour son QI ou sa fixation sur des looks préhistoriques. Elle me fait sincèrement monter le niveau, si vous n'avez pas capté. Et je me sens à l'aise avec elle, pas comme avec toutes les autres fêlées de la classe.

     

    Pour perfectionner notre français SMS, on est parti pour une journée d'écriture. Les trois secondes se sont empilées en grognant dans le bus et on a déliré tout le trajet, pendant que les profs se racontaient leurs conneries de profs à l'avant. L'auteur restait dans son coin à lire, évidemment. Personne le connaissait, c'est le Rectorat qui l'a fortement conseillée, y paraît. Un type pas très net sur lui, les yeux grenouillant et la lèvre qui bave. A mon avis, il écrit des bouquins de cul.

     

    On a débarqué du côté de Rueil-Malmaison, une heure et demie plus tard. La baraque était farcie de tableaux hideux. On les avait collés sur les murs, sans doute pour cacher le papier peint qui foutait le camp. Lucie avait choisi les couettes, ce jour-là, et j'étais assis à côté d'elle. Elle avait aussi retenu une jupe pas vraiment longue et noire, avec des dragons orange en incruste. Ça captait pas mal l'attention, mais pas autant que ses cuisses blanches blanches comme du lait. Je me retenais de vérifier si c'était pas crémeux. Elle matait l'auteur avait un dégoût certain, ce qui m'a plutôt rassuré.

     

    On devait user les stylos dans la maison d'un autre obsédé de la littérature, sans doute pour montrer combien celui qui était en face de nous était important. Dès l'entrée, ça sentait le renfermé et y avait une caisse enregistreuse. On a rien payé, mais ça m'a rappelé Karrouf. Je l'ai dit à Lucie, on s'est marré un coup, jusqu'à ce que le roi du stylo se mette à parler. Il s'était levé pour lire un passage dans un bouquin qu'il avait pondu pour le mort. Pour sa mémoire qui était très vivante dans sa tête. Ca m'étonnait pas, je voyais bien les araignées se fendre la gueule au fond de sa cervelle. Ça durait et puis ça durait. On avait du mal à respirer tellement ça sentait le fond de godasse avariée. Tout d'un coup, il s'est mis à pleurer. Enfin, un peu de changement. Lucie m'a souri et je lui ai tapoté le genoux, genre vachement amical mais pas trop. L'auteur était carrément à la rue, la morve lui coulait du nez et, comme il secouait la tête, il aspergeait une des profs qui essayait de se reculer sans montrer qu'elle reculait.

     

    Personne a vu venir le truc, quand il s'est écroulé comme une poupée gonflable dégonflé. Il est vraiment tombé comme un con, comme un tableau du mur, ou une pile débranchée. La tête en avant, il a évidemment mordu le carrelage, qui a rien voulu entendre. Ça saignait à mort, vraiment gore le truc. Même Lucie avait peur, pourtant elle est vachement pro au niveau des réalisateurs cultes. Elle a hurlé et j'ai sursauté comme un crétin, mais j'ai tout de suite repris la situation en main. Je l'ai attrapé, sans lui faire mal, mais direct. Et je l'ai serrée pour pas qu'elle ait trop peur. Après, elle fait la gueule et tout ça. Elle m'a pleuré dessus, c'était trop fort. Je la serrais bien, jusqu'à ce que ce CPE de la mort nous demande de sortir. On est allé se planter dans la cour sous le ciel plombé comme un contrôle de maths et on a vu débouler les flics, puis les pompiers, puis une ambulance. Ça sentait la fin de partie pour le dingue du stylo. Peut-être demi-heure plus tard, genre, on est revenu dans la maison du mort et on s'est rassis. Les profs avaient l'air complètement à l'ouest de leurs pompes. Géant. Et on a commencé à attendre. Personne savait quoi, toujours la même zone, avec les adultes. Je m'ennuyais, Lucie s'ennuyait, on s'ennuyait à mort.

    Il s'est mis à pleuvoir, il faisait quand même bon. Je matais à travers l'entrée. La flotte brouillait un peu le paysage mais à peine. Une nana pas trop vieille est passée, sans se presser. La flotte, elle s'en fichait. Respect. Peut-être genre vingt ans, en tous cas pas plus de vingt-cinq. Juste après y avait des moutons. Avec de la laine et des langues qui pendaient. Ils poussaient des cris sans nous regarder, c'était assez cool. Con, comme des moutons. J'ai marqué sur mon carnet de notes. Puis j'ai rayé et j'ai écrit « Il pleut - bergère ». Lucie, qui m'avait capté tout de suite, m'a pris le carnet et a rayé le tiret, genre dégage ta race. Elle a mis une virgule et ajouté en dessous « Rentre tes blancs moutons ». On se croyait dans La Fontaine, au pays du français des vers.

    On s'ennuyait tellement qu'on a continué. On a noté tout ce qui passait devant la porte. Après Lucie m'a corrigé. Moi je suis le roi en maths, mais le français ça m'intéresse pas. Elle s'est mis à rajouter des choses, histoires bizarres, trucs de nana et prince charmant. Sauf que le prince charmait direct. Il amenait la nana chez sa sœur pour la brancher. Moi, je finissais par plus rien écrire. On s'est marré jusqu'au moment de repartir. Je me demande quand même des fois si Lucie risque pas des faire des bouquins, un jour. Faudrait pas qu'elle oublie que l'autre s'est fracassé, avec ses conneries.

     


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