• C2J6

     

    Chronique réelle ou imaginaire dans l'espace-temps du reconfinement...

     

     

    C2J6

     

    Sa tête est à peu près intacte, comme l'éclat du regard, le sourire, mais les traits, l'ossature, tout ça se fond dans le décor de ma mémoire, le mur où s'enfoncent les souvenirs trop vieux. Même sa voix si particulière commence à se lézarder. Il me dit quelque chose comme « dans l'univers, personne...ma fille...au-delà de tout ». Je tente de les ranimer chaque jour, mais chaque jour est un jour où je ne le vois pas.

     

     

     

     

     

    Pas de remise pour papa, pas de compassion dans une prison.

     

    Je me gare près du fossé, un peu après le bâtiment, dans le sens Montpellier. Je me retourne et marche vers l'énorme rectangle de béton. Évidemment les surveillants font leur travail et me guette du haut de leur verrue vitrée qui dépassent presque au-dessus de la route. Je les connais, ils sont venus me voir deux ou trois fois. Vous faites quoi, là ? J'attends. Vous attendez quoi, c'est interdit. Mon père est là-dedans et il doit me jeter un petit mot. J'avais prévu, le petit mot lesté d'une pierre, depuis la fenêtre du troisième étage, heureusement pas trop en retrait du mur. Je déplie le mot qu'ils ont vu tomber. J'aime pas, mais je suis bien obligé de leur montrer. Il n'y a rien, juste des petites phrases sur ce qu'il a mangé. Il finit par « ma fille, je t'aime ». J'ai envie de pleurer, je me retiens. Ils lisent, relisent, regarde la transparence, et me le rendent. Ça fait combien de fois que vous venez récupérer des papiers ? Je sais pas, moi, trois, quatre fois. D'habitude, je me gare avant la prison, comme ça j'arrive à pied le long du mur, ils ne me voient pas. Qu'est-ce qui m'a pris d'aller me garer plus loin, je n'en sais rien. Ils se regardent, difficile de deviner leur expression avec les masques. Je baisse le mien un instant et le remonter. Ils ont vu mon visage. Vous êtes la fille de Fleurant. Oui, je suis la fille du braco, et je vous emmerde. Je n'en dis pas un mot, et je me force à mettre un peu de douceur dans mon regard. Bon, pour cette fois, allez-y, mais si on vous voit, une autre fois, on pourrait revenir. Merci monsieur le surveillant. C'est comme une autorisation qu'il vient de me donner. On doit pas le juger prêt à quoi que ce soit, à mon papa. Quand même cinq ans qu'il est dans les murs. Cinq ans. Je t'aime, ma fille. L'écriture est appliquée, il n'a pas fait d'études, mon papa. Reste douze ans, sans remise de peine. Mais la peine à l'intérieur, ils en tiennent pas compte. Comment on va faire pour pas que ça déborde, je n'en sais rien.

     

     

     

    A peu près une semaine plus tard, en pleine journée, je sens le vibreur qui fait travail. Impossible de lâcher mon stagiaire en caisse, avec le manager qui rôde un peu partout. Je réussis à prendre une pause-pipi un peu plus tard. Message. La prison m'a appelé. Veuillez nous rappeler, c'est à propos de votre père. Je peux pas, tout de suite, papa. Six heures arrive, je sors.

     

    Une secrétaire, ou une responsable quelconque m'informe.

     

    - Votre père est placé à l'isolement.

     

    - A l'isolement, mais qu'est-ce qu'il a fait ?

     

    - Rien, mais il est malade, diagnostiqué covid.

     

    - Quoi ?!

     

    - C'est-à-dire que ses deux compagnons de cellule ont été infectés aussi, admis à l’hôpital, et...

     

    - Et ?

     

    - Ils sont décédés.

     

    - Décédés...Mais c'était avant ?

     

    - Avant quoi, madame ?

     

    - Avant que mon père soit isolé.

     

    - C'est-à-dire qu'on avait pas pu tester tout le monde quand le centre de prévention est passé. Ils ont un quota et votre père était prévu pour le tour suivant.

     
    - Donc, les deux autres l'ont eu, ils sont morts. Et mon père était en cellule avec eux. Ils étaient mal, puis super-malades, hôpital et ils sont morts. Et lui, il attendait. Il n'a pas été touché en même temps. On peut pas dire que c'est grâce à vous, en tous cas.

     

    - Le centre de prévention est repassé, comme prévu. Il a tout de suite été testé. C'est là qu'on pris la décision de l'isoler.

     

    - Comprends pas... Et l’hôpital ?

     

    - Votre père ne manifeste pas détresse respiratoire aigüe.

     

    Je vais t'en coller une de détresse aigüe, salope.

     

    - Mais les deux autres, ils sont morts !

     

    - Ils étaient plus âgés que votre père...De toute façon, l’hôpital est en surcharge.

     

    - Et mon père, il est pas en surcharge ?!...

     

    - Écoutez, madame, nous l'avons placé en isolement. Il a des anti-douleurs et l'infirmière passe constater son état très régulièrement. On essaye toujours d'avoir une place à l’hôpital, ne vous inquiétez pas.

     

     

     

     

     

    Je relis ses papiers, la tête sur l'épaule de Paul, qui dort. Je l'ai bien saoulé avec la responsable de la prison, un vrai kapo, l'administration inhumaine et mon papa, cinq ans qu'il est dans cet enfer. Après, je n'étais plus en forme pour faire l'amour. Paul, ça fait combien, trois ans ? Quatre. On s'est connu un peu après l'emprisonnement de papa. Il est patient, il est doux, il est protecteur. J'arrive pas à l'aimer.

     

     

    Sur celui-là, il m'a dessiné une grande fleur, modèle grande section de maternelle, entre des murs gris, et un cœur dans chaque pétale. Mon papa ne veut plus me voir. Il préfère les fleurs et les petits mots. Ça fait trop mal de te voir, il a dit. Trop mal de me voir. Et moi, ça fait trop mal de pas te voir, connard. Non, tu n'es pas un connard. C'est la vie qui fait de nous des connards impossibles à nettoyer. Même les petits mots, ils ont beau essayer, quelque chose fait qu'ils ne pèsent pas. Et je les adore justement pour ça. Je ne me comprends pas moi-même. Paul, tu dors, mon chéri ?

     

     

     

    Ils ont appelé au travail, encore une fois. Abrutis. La même, en plus aimable. Elle n'a pas tourné longtemps sa langue de vipère avant de piquer.

     

    - Nous sommes au regret de vous annoncer que votre père est décédé.

     

    - Comment ça, décédé !...

     

    - Le docteur n'a rien pu faire.

     

    - Mais...Quand ? Il a dit quelque chose ?

     

    - C'est-à-dire qu'il avait du mal à respirer, vous savez...

     

    - Naan, sans déconner...

     

    On tombe dans le silence d'un coup. Interrupteur, off. De toute façon, qu'est-ce qu'il y a de mieux, finalement. Ça m'empêche de m'écrouler. Elle reprend, elle veut m'écraser, cette zombie.

     

    - Je dois vous signaler qu'il n'y a pas de possibilité de visite.

     

    - Quoi ?...

     

    - C'est-à-dire que votre père est contaminé, la pièce où il se trouve également. Nous n'avons pas le matériel, ni le personnel d'ailleurs, adéquats pour décontaminer. Vous pourrez venir récupérer votre père dans un certain nombre de jours, quand le virus aura été jugé inopérant.

     

     

     

    A peu près une dizaine de jours plus tard, ils ont rappelé. En heures travaillées, mais vu que j'étais en arrêt, ça ne m'a pas dérangé.

     

    - Vous pouvez venir récupérer la dépouille de votre père. Je dois vous prévenir qu'il a été placé dans un sac hermétique. Normalement le virus est inactif, à l'intérieur. Mais nous vous déconseillons de l'ouvrir, même au moment de l'enterrement.

     

    Je vais raccrocher brutalement, mais j'arrive à me contrôler.

     

    - Vous avez une date à me donner, pour venir ?

     

    Elle me donne une date, une heure même. Sa voix chevrote. Je dis merci et je raccroche, mon père est mort, de toute façon. Il est tellement mort qu'il est dans un sac de plastique. Étanche.

     

     

     

    Demain, on l'enterre. Moi, ma mère et Paul. J'ai préparé les petits papiers. J'en ai quand même une quinzaine. On s'était pas fait surprendre pendant sept semaines, jusqu'à ce que je fasse cette connerie d'aller me garer devant la verrue vitrée.

     

    J'en prends trois et je les mets au fond de la poche, avec le tube de glue. Un pour la bouche, les deux autres collés à la place des yeux.

     


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