• C2J16 - chronique du 2ème confinement - jour 16

     

     

    Écrits au jour le jour sur une réalité s'échappant vers la fiction, dans l'espace-temps du reconfinement.

     

     

    C2J16 - chronique du 2ème confinement - jour 16

     

    A voir avec les incertitudes de l'époque, la prémonition d'un monde bientôt laminé par les technologies qui lui ont permis de se bâtir.. ? Ou peut-être avec un mouvement intérieur qui traverse ces craintes, sans s'y confondre. Une interprétation de la réalité à l'aune de mon sentier, à peine esquissé, vers ce qui peut s'appeler, avec beaucoup de guillemets, ma réalité.

     

    J'ai repris ce bon vieux stylo et l'antique feuille blanche. Repoussé le traitement de texte, terminé le clavier. J'écris, et je tape ensuite.

    Il y a pas mal d'années, je suis passé brutalement du stylo au clavier. Changement important pour moi. J'entrais dans l'ère moderne. Je n'allais plus m'épuiser à retaper mes textes en déchiffrant péniblement mes phrases gribouillées, dans l'urgence de l'idée qui s'envole aussi vite qu'elle est venue. D'autant que, longtemps, je ne suis pas arrivé à passer ce cap : écrire directement au clavier. Peut-être un blocage résultant de ma pratique laborieuse de la machine à écrire, avant le miracle de l'ordinateur. Les touches à enfoncer, le chariot à repousser, avec son bruit caractéristique, la page à insérer...Le traitement de texte fut une vraie libération.

     

    Aujourd'hui, marche arrière. Retour au stylo, pour ainsi dire à la plume. L'auteur, enfoncé dans son vieux fauteuil, à gratter des lignes, à l'ancienne.

     

    Je vis le confinement comme une envolée et une menace.

    Envolée dans la création. Les longues plages d'enfermement la nourrissent. Plus besoin de stopper la fuite en avant, de me donner, impérativement, du temps. Le temps s'offre, s'impose. L'esprit tournaus dans un espace qui paraîssait d'ordinaire agréable. Il avait toute latitude pour aller au monde, s'il en ressentait l'envie, ou le recevoir.

    Forcé à demeurer dans un lieu, ce lieu mien, je le perçois vite comme connu, plutôt que rassurant, archiconnu plutôt qu'habituel. Les gestes ordinaires, les activités communes et nécessaires du quotidien, semblent rejoués avant même d'être effectués. Quelle autre voie de sortie, quand la sortie est contrariée, que de fabriquer soi-même des portes.

     

    L'auteur appelle, conçoit des portes fictionnelles, s'ouvre des univers extérieurs, même s'il évoque la réalité de son monde. Voilà pour la création.

     

    Demeure la menace. Céder. Céder pour s'oublier un temps. On est tellement soi dans l'inquiet répétitif du tunnel covidien. Ou plutôt, on est tellement ces habitudes, ces pensées presque limbiques qui fabriquent l'ordinaire, l'entretiennent, le perpétuent. Répétition quasi-animale, enfermement mental, bien plus que physique. Ou plutôt occultation mentale. Le lieu clos, comme le geste prévisible, réduisent la volonté, referment les ailes de l'esprit toujours prêtes à devancer réellement ou en pensée le présent.

     

    Alternative offerte, immédiatement disponible, presque instinctive à force d'être choisie, s'éloigner de l'être incarné, s'immerger dans le monde virtuel. Sortir de là, sortir de soi. Quelques clics, je m'efface en effaçant les heures. S'écartent, cèdent le ressassement et l'ennui.

     

    Mais qui est devant l'écran ? Cette créature en quête d'infos, de mails, d'indignations et d'invectives, d'amusement et de distractions, est-ce moi ?

    Au plus profond, là où l'identité s'est inscrite non comme un cadre mais comme un chemin forcé dans la terre de l'esprit par toujours le même pas, quelque chose me dit « reprends-toi ». Reprends toi. La plus grande menace est inscrite dans les joyaux de la virtualité.

     

    Stop, les écrans. Stop, l'écran. Je fuis, me lève, reviens à moi. La fiction m'appelle. La fiction, c'est moi.

    On dirait bien que je n'ai pas écrit une fiction, aujourd'hui. Je ne suis, donc, pas moi, un être humain écartelé entre la réalité de ses rêves récurrents et un simulacre d'existence masquée ?...

    Et pourtant. Chaque mot posé sur une feuille est fiction. Chaque mot écrit, par moi, est représentation. Re-présentation. Représentation en permanence débordée par la langue, débordée par ce qu'elle dit, qui excède ce qui est écrit, débordant le moi qui la génère.

     

    Double paradoxe. Je serais moi dans la fiction et quoique j'écrive je ferais de la fiction.

    L'unique explication que je peux oser devant ce mystère dont l'existence est certaine, en ce moment, à mes yeux, la plus proche du mouvement intérieur qui est le mien, est que la vie, ma vie, est rêvée.

    Et le stylo alors ? Le stylo est un rêve ancien qui vient, aujourd'hui, subvertir le rêve du présent, menaçant de tourner au cauchemar.


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